• Franchir le seuil de la foi

    Cène

    Jésus enseignant entouré de la foule. François-Alexandre Verdier (1651-1730).

    Crayon noir et rehauts de craie blanche, lavis gris, 26,3 x 35 cm. Musée Albertina, Vienne.

    Jésus, Béelzéboul et sa famille : Marc 3, 20-35
    Les lectures : Genèse 3, 9-15 ; Psaume 129 (130) ; 2 Corinthiens 4, 13 – 5,1
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

     

    Il y a près de quatre mois, le 11 février dernier, nous célébrions notre dernier dimanche du temps ordinaire. Après les quarante jours du Carême et les cinquante jours de Pâques, nous avons célébré les solennités de la Sainte Trinité (27 mai) et du Saint-Sacrement (3 juin). Voici que nous reprenons aujourd’hui notre lecture suivie de l’Évangile selon saint Marc. Or, cette reprise marque un véritable choc. Nous avions assisté le 11 février à la purification d’un lépreux par Jésus (Mc 1,40-45). Nous retrouvons aujourd’hui Jésus en proie à une forte opposition. Les gens de chez lui veulent se saisir de lui parce qu’ils croient qu’il a perdu la tête. Les scribes descendus de Jérusalem l’accusent d’être possédé et d’expulser les démons par le chef des démons. Les gens de sa famille interviennent ensuite pour tenter de faire cesser son ministère. Comment en sommes-nous arrivés là?

    Une série de controverses en Galilée

    Après la purification d’un lépreux, qui clôturait le chapitre 1 de son évangile, Marc raconte cinq récits de controverses, qui se passent toutes à Capharnaüm. Les deux premières disputes concernent le pouvoir qu’a Jésus de pardonner les péchés (2,1-12.13-17). Les deux dernières concernent son autorité sur le sabbat (2,23-28 ; 3,1-6). Comme l’indique la controverse centrale (2,18-21), ces confrontations révèlent que Jésus est l’Époux de la fin des temps présent au milieu de son peuple. Pourtant, des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé (2,20). Et au terme de ces controverses, les pharisiens se réunirent en conseil avec les partisans d’Hérode contre Jésus, pour voir comment le faire périr (3,6). Déjà la croix se dresse à l’horizon de la vie de Jésus.

    Un nouveau peuple de Dieu

    En réponse à cette menace, Jésus se retira avec ses disciples près de la mer, et une grande multitude de gens, venus de Galilée, le suivirent. De Judée, de Jérusalem, d’Idumée, de Transjordanie, de la région de Tyr et de Sidon vinrent aussi à lui une multitude de gens qui avaient entendu parler de ce qu’il faisait (3,7-8). Cette foule où se côtoient Juifs et Gentils préfigure l’Église d’après Pâques. Ce rassemblement précède immédiatement l’institution des Douze. Nouveau Moïse, Jésus gravit la montagne, et il appela ceux qu’il voulait. Ils vinrent auprès de lui, et il en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle (3,13-14). La persécution de Jésus et sa mort sur une croix n’auront pas raison de la mission du Fils de l’Homme. Après sa résurrection, cette mission se poursuivra par l’entremise de sa nouvelle famille spirituelle, ceux qui sont avec lui, accompagnée d’une grande multitude, qui formeront ensemble l’Église, nouveau peuple de Dieu, chargé de proclamer l’Évangile.

    Difficile reprise de la mission

    Mais il reste encore une dizaine de chapitres avant que ne s’amorce le drame de la Passion (Mc 14–16). La mission initiale est loin d’être terminée. C’est pourquoi Jésus revint à la maison avec ses disciples, où de nouveau la foule se rassembla, si bien qu’il n’était pas possible de manger (3,20). La situation rappelle celle où nous avions laissé Jésus le 11 février dernier (6e dimanche B) : Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui (1,45). On se rappellera aussi le premier retour de Jésus à Capharnaüm : tant de monde s’y rassembla qu’il n’y avait plus de place, pas même devant la porte (2,2). Aujourd’hui encore, Jésus est victime de son succès.

    La famille naturelle de Jésus

    Cette situation dérangeante a pour effet de raviver l’opposition à Jésus. Interviennent d’abord « les gens de chez lui » (3,21) ou, comme le traduit la TOB, « les gens de sa parenté ». Ils apparaissent pour la première fois dans la trame de Marc. Il est donc difficile de savoir qui ils sont. Chose certaine, ils font contraste avec les douze qui viennent tout juste d’être choisis pour qu’ils soient avec lui (3,14). Les gens de chez lui ne sont pas avec Jésus, mais plutôt contre lui. Ils cherchaient à se saisir de lui, car ils affirmaient : “Il a perdu la tête”(3,21). Par un geste de violence, ils veulent en quelque sorte le protéger de lui-même.

    Les scribes de Jérusalem

    Puis ce sont les scribes […] descendus de Jérusalem (3,22) qui accusent Jésus de deux choses : Il est possédé par Béelzéboul ; c’est par le chef des démons qu’il expulse les démons(3,23). L’accusation est grave. Jésus ne serait plus l’envoyé de Dieu, mais l’instrument de Satan. L’opposition déjà manifeste dans les controverses (2,1 – 3,6) s’accentue, elle est totale : tout en lui est du démon. L’affaire est d’autant plus sérieuse que la double accusation provient de gens qui ont autorité et qui, plus tard, condamneront effectivement Jésus à mourir et à mourir sur une croix.

    La réponse de Jésus

    Jésus ne refuse pas la confrontation. Il appelle ses opposants près de lui et leur offre une réponse en parabole. Il commence par montrer l’absurdité de leur dernière accusation. Comment Satan peut-il expulser Satan? (3,23). C’est impossible. Mais supposons pour un moment que les scribes aient raison. Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut pas tenir. Si les gens d’une même maison se divisent entre eux, ces gens ne pourront pas tenir. Si Satan s’est dressé contre lui-même, s’il est divisé, il ne peut pas tenir ; c’en est fini de lui (3,24-26). Effectivement, c’en est fini de Satan, mais pas pour les raisons invoquées par les scribes. « La vraie défaite de Satan ne vient pas d’une division interne au monde du mal, mais de la victoire d’un plus fort que lui » [1]. Ce plus fort est Jésus qui, poussé par l’Esprit Saint, restaure le Règne de Dieu.

    Les conséquences d’un refus

    Jésus conclut : Amen, je vous le dis : Tout sera pardonné aux enfants des hommes […]. Mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon. Il est coupable d’un péché pour toujours (3,28-29). Le péché irrémissible est celui de méconnaître l’action de l’Esprit Saint, source de l’action de Jésus.

    Deuxième tentative de la famille de Jésus

    En 3,21, la famille de Jésus avait disparu. Elle réapparaît en 3,31, accompagnée cette fois par sa mère, dans un effort pour mieux le convaincre. Ils restent dehors et l’appellent pour « l’éloigner à la fois de sa mission et de ceux qu’il va lui-même présenter comme sa parenté spirituelle » [2]. La réponse de Jésus est un appel implicite à franchir le seuil de la maison pour faire partie de ceux et celles qui font « la volonté de Dieu » (3,35).

    Franchir le seuil

    Marc ne raconte pas comment a réagi la parenté naturelle de Jésus. À nous d’écrire par nos vies la suite du récit. Confrontés au mal, nous sommes appelés à reconnaître en Jésus ressuscité celui qui, habité par l’Esprit Saint, est plus fort que le mal et veut nous en délivrer. Accueillons son invitation à franchir le seuil pour faire partie de sa parenté spirituelle en l’entourant, en écoutant sa parole, et en faisant la volonté de Dieu. Quelle belle façon de reprendre l’« ordinaire » de notre vie chrétienne!

    Yvan Mathieu

    [1] Camille Focant, L’évangile selon Marc, Paris, Cerf (CBNT, 2), 2004, p. 149.

    [2] Ibidem, p. 151.

    Source : Le Feuillet biblique, no 2580. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal.

    source www.interbible.org/

    --------------------------

    Articles récents- OFS-Sherb

    votre commentaire
  • Un souper presque parfait

    Cène

    La Cène, Pierre Paul Rubens, circa 1632. Huile sur toile, Milan, Pinacothèque de Brera

    (photo : Wikimedia Commons). 

    Le repas pascal : Marc 14, 12-16.22-26</fb:like>

    Les lectures : Exode 24, 3-8Psaume 115 (116) ; Hébreux 9, 11-15
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    Vous connaissez l’émission « Un souper presque parfait »? À tour de rôle, cinq inconnus doivent se recevoir les uns les autres pour un repas convivial et une soirée de divertissement. Celui qui saura se présenter comme le meilleur hôte remporte les honneurs! Si cette série permet rarement un échange profond entre convives, le dernier repas de Jésus était si marquant qu’on en parle encore après deux millénaires.

    De Pâque aux Pâques

    Par une simple lettre, la langue française permet de distinguer deux concepts à la fois rapproché et distinct. Pâque réfère à la fête juive commémorant la sortie d’Égypte. Ajouté un « s » à la fin de ce mot et vous obtenez le nom de la fête chrétienne de la résurrection de Jésus.  

    En Marc, le dernier repas de Jésus avec ses disciples a lieu lors d’un rituel important pour la tradition juive : le seder. Ce repas est marqué par le partage de nourritures et de boissons symboliques qui rappellent l’alliance de Dieu avec son peuple. Un des moments les plus importants est la question d’un enfant qui permet de raconter le récit fondateur de la sortie d’Égypte. L’idée n’est pas simplement de lire comme un événement passé, mais de fusionner les limites du texte et de la vie courante pour que les participants du seder puissent s’identifier aux Hébreux de l’Exode. Bénédictions, chants de psaumes et prières d’action de grâce marquent aussi cette liturgie vécue autour d’un repas familial. L’agneau, le pain, les herbes et les multiples coupes partagés symbolisent le renouvellement de l’alliance entre Dieu et son peuple.  

    Une préparation mystérieuse

    La première partie du récit raconte la préparation du repas dans des détails étonnants. Jésus semble doué d’une certaine prescience, une faculté qui entre rarement en jeu dans les autres récits évangéliques. En effet, Jésus sait d’avance que les disciples rencontreront un homme portant une cruche d’eau et que celui-ci les mènera au propriétaire de la salle où se déroulera le repas. Ce genre de rencontre dans une Jérusalem envahi de pèlerins pour célébrer la Pâque ne va pas de soi. De même, les salles devaient toutes être réservées. Ici Jésus semble maître de la situation.

    Des convives plus ou moins à la hauteur...

    Les versets 17 à 21 ne sont pas lus ce dimanche. Ils annoncent qu’un disciple trahira Jésus. De même, les versets 28 à 31 qui annoncent l’abandon des disciples et la trahison de Pierre sont également omis. La liturgie ne proclame pas ces éléments du récit afin de faire plutôt porter toute l’attention sur le repas comme tel et non sur la suite de la passion de Jésus. Pourtant, ces deux groupes de versets sont importants puisqu’ils soulignent que les convives de Jésus ne sont pas assis avec lui à cause de leur mérite. Jésus partage le repas le plus important de sa vie avec des personnes qui vont le trahir, le renier et l’abandonner! Il n’y a pas que le personnage de Judas qui joue un mauvais rôle. Tous ceux qui partagent le pain et la coupe vont tous abandonner Jésus. La perfection de ce souper ne tient certainement pas dans la sainteté des convives. Si ce repas se veut une alliance, il faut en comprendre que ce climat d’alliance ne dure même pas le temps d’une soirée. C’est très biblique comme thème. L’Ancien Testament est un recueil de texte autour des alliances conclues et brisées.

    Le pain et la coupe

    Les actions et les paroles de Jésus autour du pain et de la coupe proviennent d’une tradition cultuelle importante pour les premiers chrétiens. Déjà la lettre aux Corinthiens (1 Co 11,23-26) transmet cette tradition une vingtaine d’années avant la composition de l’Évangile selon Marc.

    Les actions que pose Jésus qui prend, bénit et rompt le pain sont naturelles pour un repas dans le contexte de l’époque. Par contre, la parole ne va pas de soi : Prenez, ceci est mon corps.  La parole de Jésus relie son corps au pain partagé. Comme le pain, son corps sera bientôt brisé par la mort violente. Pourtant, dans le partage de ce pain, les disciples et les premiers chrétiens vont découvrir une véritable communion qui transcende l’absence corporelle de Jésus. Par ce pain rompu, Jésus se donne à ses disciples.

    Contrairement au seder le récit du dernier repas n’indique pas la symbolique de plusieurs coupes. Jésus rend grâce, donne et boit la coupe. Encore une fois, c’est une parole étonnante qui donne un relief à cette action habituelle. Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude. Cette parole fait référence au sang du sacrifice scellant l’Alliance au Sinaï : Ceci est le sang de l’Alliance que Yahvé a conclue avec vous. (Ex 24,8) Cette notion d’alliance et de multitude fait écho à la dimension communautaire du partage du pain. La parole de Jésus indique que le vin est son sang. Dans le contexte du récit de la passion, ce sang versé ne peut qu’évoquer le sang de la mort violente qui vient. Dans le contexte biblique, il évoque aussi le sang comme symbole de vie offert lors des sacrifices pour entrer en relation avec Dieu. La violence de la mort de Jésus ouvre à quelque chose de plus grand.  Paradoxalement la mort d’un individu permet l’intégration d’une multitude dans une nouvelle alliance avec Dieu.

    Le repas du Royaume

    Cette scène de repas se termine par l’évocation d’une promesse. La mort vient et avec elle, l’arrêt de toute consommation de nourriture ou de boisson. Cependant, Jésus évoque l’espoir d’un banquet céleste où il pourra boire le vin nouveau du Royaume de Dieu. Cette image rappelle celle des banquets évoqués dans la tradition biblique. Isaïe (25,6-8) utilise l’image du festin pour annoncer le repas messianique de la fin des temps. Pour ce banquet, le Seigneur prépare des viandes grasses et de bons vins. Il essuie les pleurs de tous les visages, il fait disparaître la mort et il réunit toutes les nations. Si ce texte n’est pas cité explicitement, il permet aussi de faire un chemin de la mort à la vie.

    La participation au repas du Royaume n’est peut-être pas aussi lointaine qu’elle paraît. Le dernier repas partagé entre Jésus et ses disciples, dont nous faisons mémoire en chaque eucharistie, anticipe ce festin de la fin des temps rassemblant le peuple de Dieu et toutes les nations. Et ça sera certainement un souper presque parfait.

    Sébastien Doane

    Source : Le Feuillet biblique, no 2579. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal.

    Source http://www.interbible.org

    -------------------------------

    Articles récents- OFS-Sherb

    votre commentaire
  • « Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu? » Jésus leur répondit : « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »

    Jean 6, 28-29

                                                             (image ajoutée par OFS Sherbrooke)

    « Que devons-nous faire? » La même question est posée à Jean Baptiste dans l’Évangile selon saint Luc, à trois reprises. Chaque fois, il répond par des recommandations bien terre-à-terre : « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même! […] N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. […] Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort; et contentez-vous de votre solde. » (Luc 3,11.13-14)

    Alors que la réponse de Jésus à cette même question est d’ordre assez générale, presque théorique (croire « en celui qu’il a envoyé »), celle du Baptiste est tout ce qu’il y a de plus concret. Elle se situe dans la sphère de l’éthique : faire preuve d’honnêteté et de respect à l’endroit des autres. Les propos de Jean peuvent éclairer, d’une certaine manière, la réponse de Jésus. Si on combine les deux, on peut en déduire que « travailler aux œuvres de Dieu », c’est travailler ses relations avec les autres et, par le fait même, avec le Christ, « celui qu’il [le Père] a envoyé ».

    Et comment travailler sa relation avec le Christ autrement qu’en se montrant attentif aux autres et en leur prêtant secours? « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Matthieu 25,40)

    Jean Grou

    source http://www.interbible.org/

    ------------------

    Articles récents- OFS-Sherb

    votre commentaire
  • Pour tenter de « dire » l’indicible…

    L’incrédulité de Thomas

    L’incrédulité de Thomas
    Rembrandt, 1634

    Huile sur bois, 51 x 53 cm
    Musée Pushkin, Moscou

    Jésus apparait à ses disciples : Jean 20, 19-31 
    Les lectures : Actes  4, 32-35 ; Psaume 117(118) ; 1 Jean 5, 1-6 
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    Les récits d’apparition du Christ ressuscité sont nimbés de mystère et ce, dans nos quatre évangiles ! Comment raconter l’indicible ? Chacun des évangélistes joue l’équilibriste quand il rapporte une expérience au-delà des mots, celle de ces rencontres entre le Ressuscité et les disciples. Il doit à la fois affirmer la réalité de la résurrection de ce Jésus crucifié et traduire l’altérité de sa présence. Les récits oscillent donc entre continuité et nouveauté : ce Jésus Vivant est bien le même, l’homme de Nazareth qu’ils ont suivi, mais sa corporéité et la façon d’entrer en relation avec lui sont désormais radicalement nouvelles !

    Dans ces deux récits d’apparition que nous sert Jean, en ce deuxième dimanche de Pâques, la continuité est bien établie par le fait que le Ressuscité, deux fois plutôt qu’une, montre les plaies guéries de sa crucifixion. « Pas de doute, Thomas ! C’est bien lui, vivant ! » Toutefois, la double mention de la maison verrouillée lors des deux visites de Jésus sous-entend la radicale nouveauté de sa présence aux disciples. Son corps n’étant plus soumis aux lois physiques, il peut venir à sa guise rejoindre les disciples éblouis. La mystérieuse nouvelle corporéité de Jésus après sa résurrection est aussi souvent évoquée par la difficulté qu’ont ses témoins oculaires à le reconnaître d’emblée, comme ce sera le cas de Marie de Magdala dans le récit d’apparition qui précède l’évangile de ce dimanche (Jn 20,15[1].

    Première apparition : de la paix, de la joie, du souffle…

    La veille de sa mort, dans la nuit des confidences de la dernière cène, Jésus avait bien promis à ses disciples le don d’une paix profonde que le monde ne peut donner (Jn 14,27 ; 16,33), de même qu’il leur avait donné l’assurance que leur affliction se changerait en joie lorsqu’ils le reverraient (Jn 16,20.22). Paix et joie ! Voilà que cette double promesse se réalise sous nos yeux lorsque Jésus ressuscité leur apparaît au soir du troisième jour. Il fallait l’événement pascal, sa victoire sur le monde, pour que cela advienne. La première parole du Ressuscité en est donc une de paix et celle-ci est source de joie dans le cœur des disciples.

    Parce qu’elle ouvre une porte d’éternité à l’aventure humaine, la victoire de Jésus sur la mort recrée l’humanité. Aussi, Jésus ressuscité, au soir même de sa résurrection, le premier jour de la semaine [2], pose-t-il un geste créateur rappelant celui qu’avait posé Dieu à la création du premier homme au livre de la Genèse (Gn 2,7[3] : il souffle sur ses disciples le souffle divin, l’Esprit-Saint. Ce souffle, outillera les disciples pour la mission pour laquelle ils sont envoyés, réalisant encore une fois une promesse de Jésus la veille de sa mort, soit celle de l’envoi de l’Esprit Paraclet (Jn 14,16.26 ; 15,26-27 ; 16,7.13-15).

    Seconde apparition : profession de foi et béatitude

    Huit jours plus tard, c’est-à-dire encore un dimanche, une seconde apparition aux disciples et à Thomas. Indéniablement, l’auteur de l’évangile cherche à induire auprès de ses destinataires (sa communauté d’abord et tous les lecteurs futurs de son évangile) l’idée que le jour et le lieu privilégiés de la rencontre du Ressuscité est bien le dimanche à l’occasion de leurs rassemblements liturgiques en mémoire de Lui ! Toute cette seconde apparition a d’ailleurs davantage pour but de parler aux destinataires de l’évangile que de rapporter le vécu des disciples. Thomas nous sera utile parce que l’incrédule devenu croyant devient le prototype de tous les chrétiens à venir qui feront ce même passage à la foi. Si Thomas a dû voir avant de croire, est-il coupable pour autant ? C’est lui qui, dans tout l’évangile de Jean, formule la profession de foi la plus parfaite ! Et de plus, il permet au Ressuscité de formuler la béatitude honorant l’expérience croyante de l’écrasante majorité des disciples jusqu’à la fin des temps, c’est-à-dire ceux qui n’auront pas eu cette chance d’avoir été témoins oculaires de Jésus sorti vivant du tombeau.

    Afin que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom…

    Voilà les mots de la première conclusion de l’évangile de Jean [4]. Ils sont sûrement ceux qui fermaient l’évangile dans une mouture plus ancienne du texte de Jean. Le ton est personnel, on y entend presque la voix du témoin à la source du quatrième évangile, le disciple que Jésus aimait. Pour lui, tout de la vie de Jésus a valeur de signe et surtout sa mort-résurrection. Aussi, de son propre aveu, a-t-il dû opérer un tri dans ce qu’il a choisi de raconter selon un but bien précis : nous faire croire ! Signe de quoi ? Signe que Jésus est ce Messie promis à Israël, accomplissant les Écritures, bien sûr ! Mais plus profondément, son but est que nous saisissions, comme lui l’a fait en reposant la tête sur la poitrine de Jésus lors de la dernière cène, d’où est Jésus ! Il est de Dieu, il est Dieu fait chair, ce qu’affirmaient d’emblée, au Prologue (Jn 1,1-18), les premiers mots de l’évangile. Et de croire que Jésus est tel, nous fait entrer dans la vie véritable, une vie en plénitude selon les mots de la prière de Jésus, rapportés par Jean : Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. (Jn 17,1)

    [1] Autres occurrences de cette difficulté à reconnaître Jésus : Mt 28,17 ;  Lc 24,16 ; Lc 24,37-43 ; Jn 21,4.

    [2] Dans la première création, au livre de la Genèse (Gn 1,1 -2,4), Dieu crée en six jours et se repose de son œuvre le septième jour. La mention du « premier jour de la semaine » renforce l’idée qu’une nouvelle création commence avec la résurrection du Christ.

    [3] Pour le bibliste familier avec le texte grec de l’Ancien Testament (Septante), le rapprochement entre Gn 2,7 et Jn 20,22 est d’autant plus aisé à observer qu’il s’agit du même verbe grec, conjugué au même temps et à la même personne dans les deux cas.

    [4] L’évangile de Jean comporte un 21e chapitre, qui relate une 4e manifestation du Ressuscité. D’aucuns croient en effet que ce 21e chapitre est un ajout postérieur servant d’épilogue, au terme duquel chapitre, l’évangile sera conclu une seconde fois (Jn 21,24-25).

    Patrice Bergeron

    Source : Le Feuillet biblique, no 2571. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal.

    source http://www.interbible.org/interBible

    -------------------------

    Articles récents- OFS-Sherb

    votre commentaire
  • L’évangile selon Carey

    John 3:16

    La référence biblique sur le casque de Carey Price

    Le fils médiateur et le jugement : Jean 3, 14-21
    Les lectures : 2 Chroniques 36, 14-16.19-23Psaume 136 (137)Éphésiens 2, 4-10
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    L’extrait de l’Évangile selon Jean proposé par la liturgie de ce dimanche est très important pour Carey Price. En 2016, il a inscrit « John 3:16 » sur son casque pour évoquer ce verset biblique : Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle (Jn 3,16). En entrevue, le gardien de but du Canadien de Montréal a dit que c’est le verset biblique le plus important pour lui. En effet, les Églises évangéliques présentent ce verset comme une synthèse de l’ensemble du message biblique. Essayons de mieux le comprendre par un regard sur l’ensemble de ce passage.

    Qui parle?

    Coupé des versets précédents, l’extrait lu dans la liturgie ne révèle pas qui énonce les paroles. Un regard rapide dans l’évangile montre qu’il est situé à la fin du dialogue entre Jésus et Nicodème, un notable juif. Dans cet échange, Jésus parle du royaume de Dieu en termes de naissance en utilisant un mot grec à double sens :« anôthen ». Ceci peut être traduit par « naître à nouveau », ou par « naître d’en haut ». Nicodème interprète ce mot de façon très littérale comme un appel à une nouvelle naissance. Jésus rectifie le tir en affirmant qu’il faut naître d’en haut par l’Esprit/le souffle.

    Curieusement, le dialogue entre ces personnages cesse autour du verset 13 pour laisser place à un monologue au sujet du Fils qui est descendu du ciel, envoyé par le Père pour être élevé afin de sauver le monde. Mais, qui énonce ces paroles? Est-ce que Jésus continue de parler seul jusqu’au verset 21? Dans un tel cas, Nicodème cesse tout à coup d’intervenir et laisse Jésus parler sans l’interrompre. Ce style est pourtant très différent du dialogue qui précède. Une autre option est de voir qu’il s’agit plutôt de la voix du narrateur de l’Évangile qui se permet de continuer l’échange en précisant pour les lecteurs l’identité de Jésus et sa mission selon l’angle particulier qu’il présente par cet évangile.

    La question de l’attribution de ce texte à Jésus ou au narrateur permet de voir que les discours attribués au personnage de Jésus chez Jean sont très proches des commentaires du narrateur de l’Évangile. Ce détail permet de voir que nous n’avons pas accès au verbatim de ce qui s’est passé un jour lors de la rencontre entre Jésus et Nicodème, mais bien d’une réinterprétation de cet évangile par laquelle l’auteur fait parler Jésus comme lui. Le résultat est que contrairement aux autres Évangiles, le personnage de Jésus chez Jean parle beaucoup de lui-même. Et, il le fait en transmettant la théologie propre à cet Évangile.

    Un peu de christologie johannique

    Cet extrait permet de saisir le regard particulier de Jean sur l’identité profonde de Jésus. Il est le Fils de l’homme descendu du ciel (v. 13) qui par la suite, doit être élevé (v. 14). Une image est proposée pour comprendre cette élévation : le serpent que Moïse a élevé au désert. Dans l’Antiquité, le serpent était un symbole de vie éternelle parce que périodiquement, il mut en laissant sa peau morte pour continuer sa vie. Plus précisément, l’épisode du serpent élevé par Moïse évoque une scène du livre des Nombres (21,4-9) où pendant la traversée du désert, plusieurs personnes sont en danger de mort après avoir été mordues par des serpents. La solution offerte par le Seigneur est que Moïse élève un serpent sur une hampe. Quiconque regardait ce serpent avait la vie sauve. L’analogie offerte par cette image est que Jésus lorsqu’il sera élevé sur la croix aura aussi une portée salvifique. Cette analogie met l’accent sur la différence entre la vie offerte par Moïse et son serpent et Jésus. Alors que pour l’épisode de Moïse, il s’agit d’un retour à la santé, pour Jean, le salut offert par l’élévation de Jésus permet une vie éternelle.

    Il y a un lien intrinsèque entre l’identité de Jésus et sa mission. Jésus est l’envoyé du Père qui sera exalté afin d’apporter la vie éternelle. La beauté de ce texte est qu’il enracine la mission de Jésus dans l’amour de Dieu qui envoie Jésus dans le monde par amour.

    Entre l’ombre et la lumière

    L’Évangile selon Jean aime bien offrir des images duelles et antithétiques. Le verset 19 indique que Jésus est la lumière, mais que les hommes ont préféré l’obscurité. Il y a un choix à faire entre l’ombre et la lumière. Du côté de l’ombre se trouvent ceux qui font le mal (v. 20) et craignent d’être démasqués par la lumière. Jésus est du côté de la lumière puisqu’il veut manifester en plein jour l’œuvre de Dieu. L’avantage de cette image duelle est de susciter une réponse de ses lecteurs et lectrices. Nous sommes placés devant le choix entre la lumière qui symbolise la vie éternelle offerte dans la foi en Jésus et l’obscurité qui représente le rejet de l’envoyé du Père. 

    Une synthèse qui en évoque une autre

    Si vous connaissez l’Évangile selon Jean, vous avez peut-être remarqué qu’il y a beaucoup de liens entre ce passage et le prologue. En effet, dès les premières lignes de cet Évangile, des clés sont offertes pour comprendre l’enjeu principal. Le Verbe était avec Dieu (v. 1-3); en lui est la vie (v. 4); cette vie est comme une lumière qui brille dans les ténèbres, mais les ténèbres ne l’ont pas compris (v. 4.7-11); le critère de séparation est de croire ou non en son nom (v. 12). Le narrateur qui transmet l’essentiel de l’évangile dans le prologue revient à la charge au chapitre 3. Il complète le discours de Jésus à Nicodème en redisant autrement ce qui avait déjà été évoqué de façon poétique dans le prologue. Alors que le prologue affirme que le Verbe est la vie, le chapitre 3 révèle que la vie offerte aux personnes qui croient en Jésus est « éternelle ».

    En plus de ce regard vers le début de l’Évangile, l’image de l’élévation du Fils de l’homme permet un regard prospectif vers la suite. Elle anticipe la crucifixion de Jésus qui, pour Jean, n’est fondamentalement pas une forme de torture et d’exécution, mais le lieu où se manifestera l’exaltation du Fils qui est élevé vers son Père.

    Cary Price a bien raison. On peut difficilement dire que ce passage n’est pas une bonne synthèse de l’Évangile. Espérons que la lecture de ce passage lui permette de sauver quelques buts et la saison du Canadien... bien que ce soit, bien entendu, d’un autre ordre que le salut offert en Jésus Christ.

    Sébastien Doane

    Source : Le Feuillet biblique, no 2567. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal.

    source http://www.interbible.org

    -----------------------------

    Articles récents- OFS-Sherb

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique