• COLLABORATION SPÉCIALE: Jean Grou, rédacteur en chef de Prions en Église

    Le mardi 13 février dernier, j’assistais à la soutenance d’une thèse de doctorat à l’Université Laval. Son titre? Analyse de la réponse du lecteur au récit des origines de Jésus en Mt 1 – 2. Son signataire? Sébastien Doane, auteur pour les Éditions Novalis et collaborateur régulier de Prions en Église. En plus d’être aussi chroniqueur à l’émission Plus on est de fous, plus on lit, à Ici Radio-Canada Première, il vient d’être engagé comme professeur d’Écritures saintes à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval.

    Pour toute personne arrivée au bout du parcours de la recherche et de la rédaction d’un doctorat, soutenir sa thèse devant un jury et des membres de son entourage est toujours un moment stressant, pour ne pas dire éprouvant. Sébastien Doane s’en est tiré avec brio, répondant aux questions des examinateurs avec éloquence et précision. Ces derniers n’ont d’ailleurs mis que quelques minutes à délibérer avant de rendre leur décision unanime et féliciter le nouveau docteur. Celui-ci était visiblement soulagé et ravi.

    Comme son titre l’indique, la thèse porte sur les deux premiers chapitres de l’Évangile selon Matthieu, que l’on appelle parfois «le récit de l’enfance de Jésus». Ses épisodes nous sont si familiers que nous pouvons avoir l’impression de les connaître par cœur : Marie enceinte avant d’avoir «connu» Joseph, le songe de ce dernier et sa décision d’accueillir l’enfant chez lui, la visite des mages, la fuite en Égypte, le massacre des petits innocents de Bethléem, le retour de la famille de Jésus en terre d’Israël et son installation à Nazareth. Je n’ai pas encore lu la thèse de Sébastien, mais il laissait entendre dans sa présentation qu’il a découvert dans ces textes archi-connus des éléments insoupçonnés, étonnants et même subversifs.

    Le doctorant a procédé à un examen en détail des deux premiers chapitres de Matthieu selon une méthode relativement récente dans le domaine des études bibliques appelée «analyse de la réponse du lecteur». Elle consiste à se demander comment le texte «agit» sur la personne qui le lit, quels effets provoque-t-il chez elle? L’auteur s’est attardé particulièrement à ce qu’il considère comme des «éléments ambigus». Ainsi, le nom de cinq femmes apparaît dans la généalogie de Jésus, alors que ce type d’écrits dans la Bible n’énumère habituellement que des hommes. De plus, le nombre des générations mentionné au verset 17 ne concorde pas avec la liste d’engendrements dans les versets 1 à 16. Aussi, en quoi Joseph peut-il être qualifié de «juste»? Ce n’est pas si évident quand on y regarde bien. Et puis, comment un astre peut-il indiquer précisément un lieu? Sans compter que le rapprochement qu’on fait habituellement entre cet astre et Nombres 24, 17 pose certaines difficultés… Mentionnons finalement la référence à une citation des Écritures (Matthieu 2, 23: «Il sera appelé Nazaréen»)… qui n’apparaît nulle part dans l’Ancien Testament!

    Contrairement à ce qu’une recherche exégétique plus traditionnelle ferait, la thèse ne cherche pas à retracer les intentions de l’auteur (ce qui demeurera toujours hypothétique), mais en quoi ces éléments «étranges» agissent sur le lecteur. Pour ce faire, Sébastien s’est lui-même prêté au jeu en relevant ses propres réactions, bien ancré dans tout ce qu’il est, avec ses présupposés, sa culture, sa condition masculine, sa paternité, sans prétention aucune à l’objectivité pure. L’intérêt de sa démarche est d’inscrire le lecteur ou la lectrice dans l’acte interprétatif du texte. Comme le signale le résumé de sa thèse : «En tablant sur les effets produits par le texte, il appert que dès les premiers versets, l’Évangile selon Matthieu cherche à dérouter ses lecteurs pour le préparer à lire un récit déconcertant.»

    Déconcertant, en effet, en raison de son message central dont nous avons peut-être perdu le caractère inouï, improbable et renversant: Christ est ressuscité.

    Image: the knitted Bible, Kate (2013)

    source  http://www.carnetsduparvis.ca/

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  • Punition divine et excréments

    Fresque du prophète Malachie

    Fresque représentant le prophète Malachie

    Le texte qui suit, du prophète Malachie, utilise une image grossière pour passer un message important. Les prophètes de la Bible ne sont pas très politiquement corrects.

    1 Maintenant, à vous, prêtres, cet avertissement : 2 Si vous n’écoutez pas, si vous ne prenez pas à cœur de donner gloire à mon nom, dit le SEIGNEUR de l’univers, je lancerai contre vous la malédiction et maudirai vos bénédictions. – Oui, je les maudis, car aucun de vous ne prend rien à cœur. 3 Me voici, je vais porter la menace contre votre descendance. Je vous jetterai du fumier à la figure, le fumier de vos fêtes ; et on vous enlèvera avec lui. 4 Vous saurez que je vous ai adressé cet avertissement pour que devienne réelle mon alliance avec Lévi, dit le SEIGNEUR de l’univers. 5 Mon alliance avec lui était vie et paix, car je les lui accordais ainsi que la crainte pour qu’il me révère. Devant mon nom, il était frappé de saisissement. 6 Sa bouche donnait un enseignement véridique et nulle imposture ne se trouvait sur ses lèvres. Dans l’intégrité et la droiture, il marchait avec moi, détournant beaucoup d’hommes de la perversion. 7 – En effet, les lèvres du prêtre gardent la connaissance, et de sa bouche on recherche l’instruction, car il est messager du SEIGNEUR de l’univers. 8 Vous, au contraire, vous vous êtes écartés du chemin. Vous en avez fait vaciller beaucoup par votre enseignement. Vous avez détruit l’alliance de Lévi, dit le SEIGNEUR de l’univers. 9 À mon tour, je vous rends méprisables et vils à tout le peuple, dans la mesure où vous ne suivez pas mes voies et où vous faites preuve de partialité dans vos décisions. (Malachie 2, 2-4)

    Une pédagogie de…

    La pédagogie employée par le Seigneur est un peu douteuse. Elle ressemble aux propriétaires de chiens qui, pour leur apprendre la propreté, les forcent à mettre leur museau dans leurs excréments. Cette stratégie utilise une intimidation, une humiliation et une vulgarité qui ne correspondent pas à l’image habituelle du Dieu de la Bible.

    Des prêtres de…

    Ce passage du livre de Malachie vise les prêtres israélites de façon assez directe. Il oppose les prêtres de son époque à la figure de Lévi, reconnu comme le fondateur de la caste sacerdotale. L’Alliance entre le Seigneur et Lévi était marquée par la paix et la vie (Malachie2,5). L’enseignement de ce dernier était intègre. Malheureusement, certains de ses successeurs se sont écartés du Seigneur et entraînent le peuple loin du droit chemin. 
    Comme signe de malédiction, le Seigneur lance des excréments d’animaux au visage des prêtres. Le contraste entre la pureté rituelle demandée aux prêtres et ce fumier est très fort. Et le Seigneur n’utilise pas n’importe quels excréments pour les souiller. Il prend le fumier des animaux, ceux-là mêmes que les prêtres lui offrent en sacrifice. Ce détail n’est pas qu’insolite. Les prophètes comme Malachie ont des paroles très dures à propos des sacrifices offerts au Seigneur. Aux yeux des prophètes, ces sacrifices étaient complètement inutiles si l’on ignorait la pratique du droit et de la justice : « Car c’est l’amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes » (Osée 6,6). Jésus reprendra ces paroles vibrantes d’Osée contre les sacrifices, en Matthieu 9,13. Les quatre évangiles racontent aussi que Jésus a contesté fortement les pratiques du Temple, le cœur du système sacrificiel. Ce geste mènera à sa condamnation et à son exécution par les autorités religieuses et les politiques de son temps.

    Les prêtres d’aujourd’hui

    Il serait un peu simple de prendre ce texte pour lancer de la bouse au visage des prêtres d’aujourd’hui. Il y a d’ailleurs une rupture entre les prêtres de l’Ancien Testament et les prêtres de l’Église actuelle. Les ministres de l’Église, que l’on appelle maintenant « prêtres », étaient d’abord désignés par le nom de « presbytres » (anciens), dans le Nouveau Testament. Ces responsables n’offraient pas de sacrifices comme les prêtres juifs. Le terme « prêtre » en français, vient du mot « presbytre » qui s’est déformé en passant par le latin. N’exerçant pas les mêmes fonctions, les prêtres chrétiens n’ont donc aucun lien avec les prêtres juifs.

    Cela dit, je crois qu’il y a une grande réflexion à faire sur la façon dont les responsabilités sont partagées en Église. Ce texte du prophète Malachie peut interpeler l’Église et l’inviter à relever d’énormes défis pour réaliser sa mission aujourd’hui. « Vous vous êtes écartés du chemin. Vous en avez fait vaciller beaucoup par votre enseignement » (Malachie 2,8). Quel est le résultat de l’enseignement des prêtres actuels? Est-ce qu’il cause le scandale, l’exclusion, ou l’indifférence?

    La crise actuelle de l’Église catholique, au Québec, peut peut-être se transformer en une occasion favorable. Si l’Église est le peuple de Dieu, c’est à chacun et chacune de s’engager pour la transformer de l’intérieur et permettre un renouveau. Espérons que les interpellations du Seigneur, transmises par Malachie, nous réveilleront.

    Extrait de : Sébastien Doane, Zombies, licornes, cannibales… Les récits insolites de la Bible,Montréal, Novalis, 2015.

    Sébastien Doane

    source http://www.interbible.org/interBible

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  • L’évangile selon Carey

    John 3:16

    La référence biblique sur le casque de Carey Price

    Le fils médiateur et le jugement : Jean 3, 14-21
    Les lectures : 2 Chroniques 36, 14-16.19-23Psaume 136 (137)Éphésiens 2, 4-10
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    L’extrait de l’Évangile selon Jean proposé par la liturgie de ce dimanche est très important pour Carey Price. En 2016, il a inscrit « John 3:16 » sur son casque pour évoquer ce verset biblique : Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle (Jn 3,16). En entrevue, le gardien de but du Canadien de Montréal a dit que c’est le verset biblique le plus important pour lui. En effet, les Églises évangéliques présentent ce verset comme une synthèse de l’ensemble du message biblique. Essayons de mieux le comprendre par un regard sur l’ensemble de ce passage.

    Qui parle?

    Coupé des versets précédents, l’extrait lu dans la liturgie ne révèle pas qui énonce les paroles. Un regard rapide dans l’évangile montre qu’il est situé à la fin du dialogue entre Jésus et Nicodème, un notable juif. Dans cet échange, Jésus parle du royaume de Dieu en termes de naissance en utilisant un mot grec à double sens :« anôthen ». Ceci peut être traduit par « naître à nouveau », ou par « naître d’en haut ». Nicodème interprète ce mot de façon très littérale comme un appel à une nouvelle naissance. Jésus rectifie le tir en affirmant qu’il faut naître d’en haut par l’Esprit/le souffle.

    Curieusement, le dialogue entre ces personnages cesse autour du verset 13 pour laisser place à un monologue au sujet du Fils qui est descendu du ciel, envoyé par le Père pour être élevé afin de sauver le monde. Mais, qui énonce ces paroles? Est-ce que Jésus continue de parler seul jusqu’au verset 21? Dans un tel cas, Nicodème cesse tout à coup d’intervenir et laisse Jésus parler sans l’interrompre. Ce style est pourtant très différent du dialogue qui précède. Une autre option est de voir qu’il s’agit plutôt de la voix du narrateur de l’Évangile qui se permet de continuer l’échange en précisant pour les lecteurs l’identité de Jésus et sa mission selon l’angle particulier qu’il présente par cet évangile.

    La question de l’attribution de ce texte à Jésus ou au narrateur permet de voir que les discours attribués au personnage de Jésus chez Jean sont très proches des commentaires du narrateur de l’Évangile. Ce détail permet de voir que nous n’avons pas accès au verbatim de ce qui s’est passé un jour lors de la rencontre entre Jésus et Nicodème, mais bien d’une réinterprétation de cet évangile par laquelle l’auteur fait parler Jésus comme lui. Le résultat est que contrairement aux autres Évangiles, le personnage de Jésus chez Jean parle beaucoup de lui-même. Et, il le fait en transmettant la théologie propre à cet Évangile.

    Un peu de christologie johannique

    Cet extrait permet de saisir le regard particulier de Jean sur l’identité profonde de Jésus. Il est le Fils de l’homme descendu du ciel (v. 13) qui par la suite, doit être élevé (v. 14). Une image est proposée pour comprendre cette élévation : le serpent que Moïse a élevé au désert. Dans l’Antiquité, le serpent était un symbole de vie éternelle parce que périodiquement, il mut en laissant sa peau morte pour continuer sa vie. Plus précisément, l’épisode du serpent élevé par Moïse évoque une scène du livre des Nombres (21,4-9) où pendant la traversée du désert, plusieurs personnes sont en danger de mort après avoir été mordues par des serpents. La solution offerte par le Seigneur est que Moïse élève un serpent sur une hampe. Quiconque regardait ce serpent avait la vie sauve. L’analogie offerte par cette image est que Jésus lorsqu’il sera élevé sur la croix aura aussi une portée salvifique. Cette analogie met l’accent sur la différence entre la vie offerte par Moïse et son serpent et Jésus. Alors que pour l’épisode de Moïse, il s’agit d’un retour à la santé, pour Jean, le salut offert par l’élévation de Jésus permet une vie éternelle.

    Il y a un lien intrinsèque entre l’identité de Jésus et sa mission. Jésus est l’envoyé du Père qui sera exalté afin d’apporter la vie éternelle. La beauté de ce texte est qu’il enracine la mission de Jésus dans l’amour de Dieu qui envoie Jésus dans le monde par amour.

    Entre l’ombre et la lumière

    L’Évangile selon Jean aime bien offrir des images duelles et antithétiques. Le verset 19 indique que Jésus est la lumière, mais que les hommes ont préféré l’obscurité. Il y a un choix à faire entre l’ombre et la lumière. Du côté de l’ombre se trouvent ceux qui font le mal (v. 20) et craignent d’être démasqués par la lumière. Jésus est du côté de la lumière puisqu’il veut manifester en plein jour l’œuvre de Dieu. L’avantage de cette image duelle est de susciter une réponse de ses lecteurs et lectrices. Nous sommes placés devant le choix entre la lumière qui symbolise la vie éternelle offerte dans la foi en Jésus et l’obscurité qui représente le rejet de l’envoyé du Père. 

    Une synthèse qui en évoque une autre

    Si vous connaissez l’Évangile selon Jean, vous avez peut-être remarqué qu’il y a beaucoup de liens entre ce passage et le prologue. En effet, dès les premières lignes de cet Évangile, des clés sont offertes pour comprendre l’enjeu principal. Le Verbe était avec Dieu (v. 1-3); en lui est la vie (v. 4); cette vie est comme une lumière qui brille dans les ténèbres, mais les ténèbres ne l’ont pas compris (v. 4.7-11); le critère de séparation est de croire ou non en son nom (v. 12). Le narrateur qui transmet l’essentiel de l’évangile dans le prologue revient à la charge au chapitre 3. Il complète le discours de Jésus à Nicodème en redisant autrement ce qui avait déjà été évoqué de façon poétique dans le prologue. Alors que le prologue affirme que le Verbe est la vie, le chapitre 3 révèle que la vie offerte aux personnes qui croient en Jésus est « éternelle ».

    En plus de ce regard vers le début de l’Évangile, l’image de l’élévation du Fils de l’homme permet un regard prospectif vers la suite. Elle anticipe la crucifixion de Jésus qui, pour Jean, n’est fondamentalement pas une forme de torture et d’exécution, mais le lieu où se manifestera l’exaltation du Fils qui est élevé vers son Père.

    Cary Price a bien raison. On peut difficilement dire que ce passage n’est pas une bonne synthèse de l’Évangile. Espérons que la lecture de ce passage lui permette de sauver quelques buts et la saison du Canadien... bien que ce soit, bien entendu, d’un autre ordre que le salut offert en Jésus Christ.

    Sébastien Doane

    Source : Le Feuillet biblique, no 2567. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal.

    source http://www.interbible.org

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  • Pour tenter de « dire » l’indicible…

    L’incrédulité de Thomas

    L’incrédulité de Thomas
    Rembrandt, 1634

    Huile sur bois, 51 x 53 cm
    Musée Pushkin, Moscou

    Jésus apparait à ses disciples : Jean 20, 19-31 
    Les lectures : Actes  4, 32-35 ; Psaume 117(118) ; 1 Jean 5, 1-6 
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    Les récits d’apparition du Christ ressuscité sont nimbés de mystère et ce, dans nos quatre évangiles ! Comment raconter l’indicible ? Chacun des évangélistes joue l’équilibriste quand il rapporte une expérience au-delà des mots, celle de ces rencontres entre le Ressuscité et les disciples. Il doit à la fois affirmer la réalité de la résurrection de ce Jésus crucifié et traduire l’altérité de sa présence. Les récits oscillent donc entre continuité et nouveauté : ce Jésus Vivant est bien le même, l’homme de Nazareth qu’ils ont suivi, mais sa corporéité et la façon d’entrer en relation avec lui sont désormais radicalement nouvelles !

    Dans ces deux récits d’apparition que nous sert Jean, en ce deuxième dimanche de Pâques, la continuité est bien établie par le fait que le Ressuscité, deux fois plutôt qu’une, montre les plaies guéries de sa crucifixion. « Pas de doute, Thomas ! C’est bien lui, vivant ! » Toutefois, la double mention de la maison verrouillée lors des deux visites de Jésus sous-entend la radicale nouveauté de sa présence aux disciples. Son corps n’étant plus soumis aux lois physiques, il peut venir à sa guise rejoindre les disciples éblouis. La mystérieuse nouvelle corporéité de Jésus après sa résurrection est aussi souvent évoquée par la difficulté qu’ont ses témoins oculaires à le reconnaître d’emblée, comme ce sera le cas de Marie de Magdala dans le récit d’apparition qui précède l’évangile de ce dimanche (Jn 20,15[1].

    Première apparition : de la paix, de la joie, du souffle…

    La veille de sa mort, dans la nuit des confidences de la dernière cène, Jésus avait bien promis à ses disciples le don d’une paix profonde que le monde ne peut donner (Jn 14,27 ; 16,33), de même qu’il leur avait donné l’assurance que leur affliction se changerait en joie lorsqu’ils le reverraient (Jn 16,20.22). Paix et joie ! Voilà que cette double promesse se réalise sous nos yeux lorsque Jésus ressuscité leur apparaît au soir du troisième jour. Il fallait l’événement pascal, sa victoire sur le monde, pour que cela advienne. La première parole du Ressuscité en est donc une de paix et celle-ci est source de joie dans le cœur des disciples.

    Parce qu’elle ouvre une porte d’éternité à l’aventure humaine, la victoire de Jésus sur la mort recrée l’humanité. Aussi, Jésus ressuscité, au soir même de sa résurrection, le premier jour de la semaine [2], pose-t-il un geste créateur rappelant celui qu’avait posé Dieu à la création du premier homme au livre de la Genèse (Gn 2,7[3] : il souffle sur ses disciples le souffle divin, l’Esprit-Saint. Ce souffle, outillera les disciples pour la mission pour laquelle ils sont envoyés, réalisant encore une fois une promesse de Jésus la veille de sa mort, soit celle de l’envoi de l’Esprit Paraclet (Jn 14,16.26 ; 15,26-27 ; 16,7.13-15).

    Seconde apparition : profession de foi et béatitude

    Huit jours plus tard, c’est-à-dire encore un dimanche, une seconde apparition aux disciples et à Thomas. Indéniablement, l’auteur de l’évangile cherche à induire auprès de ses destinataires (sa communauté d’abord et tous les lecteurs futurs de son évangile) l’idée que le jour et le lieu privilégiés de la rencontre du Ressuscité est bien le dimanche à l’occasion de leurs rassemblements liturgiques en mémoire de Lui ! Toute cette seconde apparition a d’ailleurs davantage pour but de parler aux destinataires de l’évangile que de rapporter le vécu des disciples. Thomas nous sera utile parce que l’incrédule devenu croyant devient le prototype de tous les chrétiens à venir qui feront ce même passage à la foi. Si Thomas a dû voir avant de croire, est-il coupable pour autant ? C’est lui qui, dans tout l’évangile de Jean, formule la profession de foi la plus parfaite ! Et de plus, il permet au Ressuscité de formuler la béatitude honorant l’expérience croyante de l’écrasante majorité des disciples jusqu’à la fin des temps, c’est-à-dire ceux qui n’auront pas eu cette chance d’avoir été témoins oculaires de Jésus sorti vivant du tombeau.

    Afin que, par votre foi, vous ayez la vie en son nom…

    Voilà les mots de la première conclusion de l’évangile de Jean [4]. Ils sont sûrement ceux qui fermaient l’évangile dans une mouture plus ancienne du texte de Jean. Le ton est personnel, on y entend presque la voix du témoin à la source du quatrième évangile, le disciple que Jésus aimait. Pour lui, tout de la vie de Jésus a valeur de signe et surtout sa mort-résurrection. Aussi, de son propre aveu, a-t-il dû opérer un tri dans ce qu’il a choisi de raconter selon un but bien précis : nous faire croire ! Signe de quoi ? Signe que Jésus est ce Messie promis à Israël, accomplissant les Écritures, bien sûr ! Mais plus profondément, son but est que nous saisissions, comme lui l’a fait en reposant la tête sur la poitrine de Jésus lors de la dernière cène, d’où est Jésus ! Il est de Dieu, il est Dieu fait chair, ce qu’affirmaient d’emblée, au Prologue (Jn 1,1-18), les premiers mots de l’évangile. Et de croire que Jésus est tel, nous fait entrer dans la vie véritable, une vie en plénitude selon les mots de la prière de Jésus, rapportés par Jean : Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. (Jn 17,1)

    [1] Autres occurrences de cette difficulté à reconnaître Jésus : Mt 28,17 ;  Lc 24,16 ; Lc 24,37-43 ; Jn 21,4.

    [2] Dans la première création, au livre de la Genèse (Gn 1,1 -2,4), Dieu crée en six jours et se repose de son œuvre le septième jour. La mention du « premier jour de la semaine » renforce l’idée qu’une nouvelle création commence avec la résurrection du Christ.

    [3] Pour le bibliste familier avec le texte grec de l’Ancien Testament (Septante), le rapprochement entre Gn 2,7 et Jn 20,22 est d’autant plus aisé à observer qu’il s’agit du même verbe grec, conjugué au même temps et à la même personne dans les deux cas.

    [4] L’évangile de Jean comporte un 21e chapitre, qui relate une 4e manifestation du Ressuscité. D’aucuns croient en effet que ce 21e chapitre est un ajout postérieur servant d’épilogue, au terme duquel chapitre, l’évangile sera conclu une seconde fois (Jn 21,24-25).

    Patrice Bergeron

    Source : Le Feuillet biblique, no 2571. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal.

    source http://www.interbible.org/interBible

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  • « Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu? » Jésus leur répondit : « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »

    Jean 6, 28-29

                                                             (image ajoutée par OFS Sherbrooke)

    « Que devons-nous faire? » La même question est posée à Jean Baptiste dans l’Évangile selon saint Luc, à trois reprises. Chaque fois, il répond par des recommandations bien terre-à-terre : « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même! […] N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. […] Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort; et contentez-vous de votre solde. » (Luc 3,11.13-14)

    Alors que la réponse de Jésus à cette même question est d’ordre assez générale, presque théorique (croire « en celui qu’il a envoyé »), celle du Baptiste est tout ce qu’il y a de plus concret. Elle se situe dans la sphère de l’éthique : faire preuve d’honnêteté et de respect à l’endroit des autres. Les propos de Jean peuvent éclairer, d’une certaine manière, la réponse de Jésus. Si on combine les deux, on peut en déduire que « travailler aux œuvres de Dieu », c’est travailler ses relations avec les autres et, par le fait même, avec le Christ, « celui qu’il [le Père] a envoyé ».

    Et comment travailler sa relation avec le Christ autrement qu’en se montrant attentif aux autres et en leur prêtant secours? « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Matthieu 25,40)

    Jean Grou

    source http://www.interbible.org/

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  • Un souper presque parfait

    Cène

    La Cène, Pierre Paul Rubens, circa 1632. Huile sur toile, Milan, Pinacothèque de Brera

    (photo : Wikimedia Commons). 

    Le repas pascal : Marc 14, 12-16.22-26</fb:like>

    Les lectures : Exode 24, 3-8Psaume 115 (116) ; Hébreux 9, 11-15
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    Vous connaissez l’émission « Un souper presque parfait »? À tour de rôle, cinq inconnus doivent se recevoir les uns les autres pour un repas convivial et une soirée de divertissement. Celui qui saura se présenter comme le meilleur hôte remporte les honneurs! Si cette série permet rarement un échange profond entre convives, le dernier repas de Jésus était si marquant qu’on en parle encore après deux millénaires.

    De Pâque aux Pâques

    Par une simple lettre, la langue française permet de distinguer deux concepts à la fois rapproché et distinct. Pâque réfère à la fête juive commémorant la sortie d’Égypte. Ajouté un « s » à la fin de ce mot et vous obtenez le nom de la fête chrétienne de la résurrection de Jésus.  

    En Marc, le dernier repas de Jésus avec ses disciples a lieu lors d’un rituel important pour la tradition juive : le seder. Ce repas est marqué par le partage de nourritures et de boissons symboliques qui rappellent l’alliance de Dieu avec son peuple. Un des moments les plus importants est la question d’un enfant qui permet de raconter le récit fondateur de la sortie d’Égypte. L’idée n’est pas simplement de lire comme un événement passé, mais de fusionner les limites du texte et de la vie courante pour que les participants du seder puissent s’identifier aux Hébreux de l’Exode. Bénédictions, chants de psaumes et prières d’action de grâce marquent aussi cette liturgie vécue autour d’un repas familial. L’agneau, le pain, les herbes et les multiples coupes partagés symbolisent le renouvellement de l’alliance entre Dieu et son peuple.  

    Une préparation mystérieuse

    La première partie du récit raconte la préparation du repas dans des détails étonnants. Jésus semble doué d’une certaine prescience, une faculté qui entre rarement en jeu dans les autres récits évangéliques. En effet, Jésus sait d’avance que les disciples rencontreront un homme portant une cruche d’eau et que celui-ci les mènera au propriétaire de la salle où se déroulera le repas. Ce genre de rencontre dans une Jérusalem envahi de pèlerins pour célébrer la Pâque ne va pas de soi. De même, les salles devaient toutes être réservées. Ici Jésus semble maître de la situation.

    Des convives plus ou moins à la hauteur...

    Les versets 17 à 21 ne sont pas lus ce dimanche. Ils annoncent qu’un disciple trahira Jésus. De même, les versets 28 à 31 qui annoncent l’abandon des disciples et la trahison de Pierre sont également omis. La liturgie ne proclame pas ces éléments du récit afin de faire plutôt porter toute l’attention sur le repas comme tel et non sur la suite de la passion de Jésus. Pourtant, ces deux groupes de versets sont importants puisqu’ils soulignent que les convives de Jésus ne sont pas assis avec lui à cause de leur mérite. Jésus partage le repas le plus important de sa vie avec des personnes qui vont le trahir, le renier et l’abandonner! Il n’y a pas que le personnage de Judas qui joue un mauvais rôle. Tous ceux qui partagent le pain et la coupe vont tous abandonner Jésus. La perfection de ce souper ne tient certainement pas dans la sainteté des convives. Si ce repas se veut une alliance, il faut en comprendre que ce climat d’alliance ne dure même pas le temps d’une soirée. C’est très biblique comme thème. L’Ancien Testament est un recueil de texte autour des alliances conclues et brisées.

    Le pain et la coupe

    Les actions et les paroles de Jésus autour du pain et de la coupe proviennent d’une tradition cultuelle importante pour les premiers chrétiens. Déjà la lettre aux Corinthiens (1 Co 11,23-26) transmet cette tradition une vingtaine d’années avant la composition de l’Évangile selon Marc.

    Les actions que pose Jésus qui prend, bénit et rompt le pain sont naturelles pour un repas dans le contexte de l’époque. Par contre, la parole ne va pas de soi : Prenez, ceci est mon corps.  La parole de Jésus relie son corps au pain partagé. Comme le pain, son corps sera bientôt brisé par la mort violente. Pourtant, dans le partage de ce pain, les disciples et les premiers chrétiens vont découvrir une véritable communion qui transcende l’absence corporelle de Jésus. Par ce pain rompu, Jésus se donne à ses disciples.

    Contrairement au seder le récit du dernier repas n’indique pas la symbolique de plusieurs coupes. Jésus rend grâce, donne et boit la coupe. Encore une fois, c’est une parole étonnante qui donne un relief à cette action habituelle. Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude. Cette parole fait référence au sang du sacrifice scellant l’Alliance au Sinaï : Ceci est le sang de l’Alliance que Yahvé a conclue avec vous. (Ex 24,8) Cette notion d’alliance et de multitude fait écho à la dimension communautaire du partage du pain. La parole de Jésus indique que le vin est son sang. Dans le contexte du récit de la passion, ce sang versé ne peut qu’évoquer le sang de la mort violente qui vient. Dans le contexte biblique, il évoque aussi le sang comme symbole de vie offert lors des sacrifices pour entrer en relation avec Dieu. La violence de la mort de Jésus ouvre à quelque chose de plus grand.  Paradoxalement la mort d’un individu permet l’intégration d’une multitude dans une nouvelle alliance avec Dieu.

    Le repas du Royaume

    Cette scène de repas se termine par l’évocation d’une promesse. La mort vient et avec elle, l’arrêt de toute consommation de nourriture ou de boisson. Cependant, Jésus évoque l’espoir d’un banquet céleste où il pourra boire le vin nouveau du Royaume de Dieu. Cette image rappelle celle des banquets évoqués dans la tradition biblique. Isaïe (25,6-8) utilise l’image du festin pour annoncer le repas messianique de la fin des temps. Pour ce banquet, le Seigneur prépare des viandes grasses et de bons vins. Il essuie les pleurs de tous les visages, il fait disparaître la mort et il réunit toutes les nations. Si ce texte n’est pas cité explicitement, il permet aussi de faire un chemin de la mort à la vie.

    La participation au repas du Royaume n’est peut-être pas aussi lointaine qu’elle paraît. Le dernier repas partagé entre Jésus et ses disciples, dont nous faisons mémoire en chaque eucharistie, anticipe ce festin de la fin des temps rassemblant le peuple de Dieu et toutes les nations. Et ça sera certainement un souper presque parfait.

    Sébastien Doane

    Source : Le Feuillet biblique, no 2579. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal.

    Source http://www.interbible.org

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  • Franchir le seuil de la foi

    Cène

    Jésus enseignant entouré de la foule. François-Alexandre Verdier (1651-1730).

    Crayon noir et rehauts de craie blanche, lavis gris, 26,3 x 35 cm. Musée Albertina, Vienne.

    Jésus, Béelzéboul et sa famille : Marc 3, 20-35
    Les lectures : Genèse 3, 9-15 ; Psaume 129 (130) ; 2 Corinthiens 4, 13 – 5,1
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

     

    Il y a près de quatre mois, le 11 février dernier, nous célébrions notre dernier dimanche du temps ordinaire. Après les quarante jours du Carême et les cinquante jours de Pâques, nous avons célébré les solennités de la Sainte Trinité (27 mai) et du Saint-Sacrement (3 juin). Voici que nous reprenons aujourd’hui notre lecture suivie de l’Évangile selon saint Marc. Or, cette reprise marque un véritable choc. Nous avions assisté le 11 février à la purification d’un lépreux par Jésus (Mc 1,40-45). Nous retrouvons aujourd’hui Jésus en proie à une forte opposition. Les gens de chez lui veulent se saisir de lui parce qu’ils croient qu’il a perdu la tête. Les scribes descendus de Jérusalem l’accusent d’être possédé et d’expulser les démons par le chef des démons. Les gens de sa famille interviennent ensuite pour tenter de faire cesser son ministère. Comment en sommes-nous arrivés là?

    Une série de controverses en Galilée

    Après la purification d’un lépreux, qui clôturait le chapitre 1 de son évangile, Marc raconte cinq récits de controverses, qui se passent toutes à Capharnaüm. Les deux premières disputes concernent le pouvoir qu’a Jésus de pardonner les péchés (2,1-12.13-17). Les deux dernières concernent son autorité sur le sabbat (2,23-28 ; 3,1-6). Comme l’indique la controverse centrale (2,18-21), ces confrontations révèlent que Jésus est l’Époux de la fin des temps présent au milieu de son peuple. Pourtant, des jours viendront où l’Époux leur sera enlevé (2,20). Et au terme de ces controverses, les pharisiens se réunirent en conseil avec les partisans d’Hérode contre Jésus, pour voir comment le faire périr (3,6). Déjà la croix se dresse à l’horizon de la vie de Jésus.

    Un nouveau peuple de Dieu

    En réponse à cette menace, Jésus se retira avec ses disciples près de la mer, et une grande multitude de gens, venus de Galilée, le suivirent. De Judée, de Jérusalem, d’Idumée, de Transjordanie, de la région de Tyr et de Sidon vinrent aussi à lui une multitude de gens qui avaient entendu parler de ce qu’il faisait (3,7-8). Cette foule où se côtoient Juifs et Gentils préfigure l’Église d’après Pâques. Ce rassemblement précède immédiatement l’institution des Douze. Nouveau Moïse, Jésus gravit la montagne, et il appela ceux qu’il voulait. Ils vinrent auprès de lui, et il en institua douze pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle (3,13-14). La persécution de Jésus et sa mort sur une croix n’auront pas raison de la mission du Fils de l’Homme. Après sa résurrection, cette mission se poursuivra par l’entremise de sa nouvelle famille spirituelle, ceux qui sont avec lui, accompagnée d’une grande multitude, qui formeront ensemble l’Église, nouveau peuple de Dieu, chargé de proclamer l’Évangile.

    Difficile reprise de la mission

    Mais il reste encore une dizaine de chapitres avant que ne s’amorce le drame de la Passion (Mc 14–16). La mission initiale est loin d’être terminée. C’est pourquoi Jésus revint à la maison avec ses disciples, où de nouveau la foule se rassembla, si bien qu’il n’était pas possible de manger (3,20). La situation rappelle celle où nous avions laissé Jésus le 11 février dernier (6e dimanche B) : Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui (1,45). On se rappellera aussi le premier retour de Jésus à Capharnaüm : tant de monde s’y rassembla qu’il n’y avait plus de place, pas même devant la porte (2,2). Aujourd’hui encore, Jésus est victime de son succès.

    La famille naturelle de Jésus

    Cette situation dérangeante a pour effet de raviver l’opposition à Jésus. Interviennent d’abord « les gens de chez lui » (3,21) ou, comme le traduit la TOB, « les gens de sa parenté ». Ils apparaissent pour la première fois dans la trame de Marc. Il est donc difficile de savoir qui ils sont. Chose certaine, ils font contraste avec les douze qui viennent tout juste d’être choisis pour qu’ils soient avec lui (3,14). Les gens de chez lui ne sont pas avec Jésus, mais plutôt contre lui. Ils cherchaient à se saisir de lui, car ils affirmaient : “Il a perdu la tête”(3,21). Par un geste de violence, ils veulent en quelque sorte le protéger de lui-même.

    Les scribes de Jérusalem

    Puis ce sont les scribes […] descendus de Jérusalem (3,22) qui accusent Jésus de deux choses : Il est possédé par Béelzéboul ; c’est par le chef des démons qu’il expulse les démons(3,23). L’accusation est grave. Jésus ne serait plus l’envoyé de Dieu, mais l’instrument de Satan. L’opposition déjà manifeste dans les controverses (2,1 – 3,6) s’accentue, elle est totale : tout en lui est du démon. L’affaire est d’autant plus sérieuse que la double accusation provient de gens qui ont autorité et qui, plus tard, condamneront effectivement Jésus à mourir et à mourir sur une croix.

    La réponse de Jésus

    Jésus ne refuse pas la confrontation. Il appelle ses opposants près de lui et leur offre une réponse en parabole. Il commence par montrer l’absurdité de leur dernière accusation. Comment Satan peut-il expulser Satan? (3,23). C’est impossible. Mais supposons pour un moment que les scribes aient raison. Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut pas tenir. Si les gens d’une même maison se divisent entre eux, ces gens ne pourront pas tenir. Si Satan s’est dressé contre lui-même, s’il est divisé, il ne peut pas tenir ; c’en est fini de lui (3,24-26). Effectivement, c’en est fini de Satan, mais pas pour les raisons invoquées par les scribes. « La vraie défaite de Satan ne vient pas d’une division interne au monde du mal, mais de la victoire d’un plus fort que lui » [1]. Ce plus fort est Jésus qui, poussé par l’Esprit Saint, restaure le Règne de Dieu.

    Les conséquences d’un refus

    Jésus conclut : Amen, je vous le dis : Tout sera pardonné aux enfants des hommes […]. Mais si quelqu’un blasphème contre l’Esprit Saint, il n’aura jamais de pardon. Il est coupable d’un péché pour toujours (3,28-29). Le péché irrémissible est celui de méconnaître l’action de l’Esprit Saint, source de l’action de Jésus.

    Deuxième tentative de la famille de Jésus

    En 3,21, la famille de Jésus avait disparu. Elle réapparaît en 3,31, accompagnée cette fois par sa mère, dans un effort pour mieux le convaincre. Ils restent dehors et l’appellent pour « l’éloigner à la fois de sa mission et de ceux qu’il va lui-même présenter comme sa parenté spirituelle » [2]. La réponse de Jésus est un appel implicite à franchir le seuil de la maison pour faire partie de ceux et celles qui font « la volonté de Dieu » (3,35).

    Franchir le seuil

    Marc ne raconte pas comment a réagi la parenté naturelle de Jésus. À nous d’écrire par nos vies la suite du récit. Confrontés au mal, nous sommes appelés à reconnaître en Jésus ressuscité celui qui, habité par l’Esprit Saint, est plus fort que le mal et veut nous en délivrer. Accueillons son invitation à franchir le seuil pour faire partie de sa parenté spirituelle en l’entourant, en écoutant sa parole, et en faisant la volonté de Dieu. Quelle belle façon de reprendre l’« ordinaire » de notre vie chrétienne!

    Yvan Mathieu

    [1] Camille Focant, L’évangile selon Marc, Paris, Cerf (CBNT, 2), 2004, p. 149.

    [2] Ibidem, p. 151.

    Source : Le Feuillet biblique, no 2580. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal.

    source www.interbible.org/

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  • (photo : Ion Chiosea / 123RF)

    Interpréter l’évangile... pour sauver ses REÉR?

    Interpréter l’évangile... pour sauver ses REÉR? - InterBibleSÉBASTIEN DOANE | 28E DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE (B) – 14 OCTOBRE 2018

    L’appel du riche : Marc 10, 17-30
    Les lectures : Sagesse 7, 7-11 ; Psaume 89 (90) ; Hébreux 4, 12-13 
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    J’ai toujours eu beaucoup de difficulté à lire le récit de la rencontre entre Jésus et le jeune homme riche. Comme plusieurs, j’ai tendance à me reconnaître dans ce personnage qui suit les commandements, veut se joindre à Jésus, mais qui ne parvient pas à poser le geste radical qui lui est demandé. Une question troublante me hante à chaque lecture : Est-ce qu’il est possible d’être riche et d’avoir accès à la vie éternelle? À deux reprises les disciples réagissent aux propos de Jésus. Ils sont d’abord stupéfaits, puis déconcertés! Si vous êtes comme moi, vous êtes aussi bouleversés que les disciples. 

    Naturellement, mon instinct est de chercher comment interpréter cet extrait tout en gardant mes REÉR [1]. J’aimerais bien envisager la vie éternelle, mais je veux aussi garder ma maison et mon travail à l’université.

    Interpréter ce récit... pour ne pas le lire

    De tout temps, les lecteurs et lectrices de ce texte ont réagi en adoucissant les propos de Jésus puisqu’ils ne correspondent pas à leur style de vie. Clément d’Alexandrie, au 3e siècle, se demande : « Qui parmi les riches peut être sauvé? » Il rassure ses lecteurs que la richesse n’est pas un obstacle absolu à la vie éternelle. Sa stratégie est de chercher un sens spirituel caché à ce texte. Selon lui, en parlant des richesses matérielles, Jésus exprime plutôt, à mots couverts, l’importance d’épurer les passions qui peuvent nous séparer de Dieu.

    Au Moyen-Âge ce texte était un des fondements de la distinction entre les religieux, religieuses, et les laïcs. Les uns devaient renoncer à la richesse pour atteindre la perfection par le vœu de pauvreté alors que les autres n’avaient pas à se soucier de cette directive. 

    Au 16e siècle, Martin Luther interprète ce passage à la lumière d’un des fondements de la Réforme : seule la foi peut justifier (sauver) quelqu’un. Il présente le jeune homme comme un « bon gars » très proche de la cible, mais qui ne réussit pas à voir la divinité de Jésus et qui croit pouvoir se sauver par ses propres œuvres. Luther recommande donc de libérer son cœur de ses possessions matérielles et de mettre sa foi en Jésus.

    Appelons un chameau... un chameau

    Le meilleur exemple des stratégies pour dévier l’interprétation de ce texte se trouve autour de l’image du chameau et du trou de l’aiguille. On a imaginé qu’il se trouvait dans les remparts de Jérusalem une porte qui s’appelait « la porte de l’aiguille » et qu’elle était juste assez grande pour qu’un chameau y passe avec un peu de difficulté. Avec cette image inventée de toute pièce, on réussit à faire dire au texte que les richesses ne sont pas idéales, mais qu’elles ne sont pas un obstacle à la foi et au salut.

    Pourtant, le chameau est le plus grand animal en Terre sainte. À l’inverse, le trou d’une aiguille est une image de l’ouverture la plus petite qui puisse être imaginée. On retrouve une hyperbole prophétique similaire dans le Talmud (6. Berakot 55b) ou même dans un rêve, un éléphant ne peut passer par le trou d’une aiguille. S’il est déjà impossible de faire passer un chameau par une ouverture si petite, le récit indique qu’il est encore moins possible pour un riche d’avoir la vie éternelle.

    D’ailleurs, le récit du jeune homme riche montre un rapport de causalité entre ses richesses et le fait qu’il s’en alla triste au lieu de suivre Jésus. Il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens

    Le récit a été interprété pour trouver des façons de ne pas exclure les riches de la vie éternelle. Pourtant, si on revient au texte biblique, la visée même de ce récit semble être de montrer l’opposition entre les richesses et la suite de Jésus.

    L’inégalité socio-économique de la Galilée

    Il y avait un important enjeu de déséquilibre économique en Galilée au premier siècle. Cette tension se voit entre les régions rurales juives et les villes gréco-romaines de Sepphoris et Tibériade. Le pouvoir politique était concentré dans les mains de ces villes où habitaient les riches qui exploitaient les régions rurales. Je vous invite d’ailleurs à aller visiter les ruines de Sepphoris et de Capharnaüm pour les comparer. Dans la ville riche de Sepphoris, on retrouve une rue marchande des plus belles de l’époque, du marbre blanc et même sur les planchers, des mosaïques si belles qu’une de celles-ci a été surnommée la Joconde de la Galilée. À l’inverse, à Capharnaüm les maisons de pierre de basalte noire sont empilées les unes à côté des autres. Aucune mosaïque... puisqu’il n’y avait pas d’autre plancher que de la terre battue. Capharnaüm était le camp de base de Jésus et de ses disciples. Ce n’est pas sans raison que les évangiles ne mentionnent aucun séjour de Jésus dans les riches villes de Galilée. 

    Et si dans ce monde marqué par l’injustice économique, Jésus avait condamné les riches? Pratiquement aucun commentateur n’ose s’aventurer dans cette direction, pourtant le récit du jeune homme riche et ce qu’on sait de la réalité économique de l’époque nous orientent vers cette interprétation littérale. Peut-être que c’était même un des moteurs du succès du message de Jésus? Il annonçait prophétiquement un renversement complet de la situation économique de son époque.

    Cette interprétation invite à inverser la théologie de la rétribution qu’on retrouve dans plusieurs textes bibliques. Traditionnellement, la richesse était vue comme un signe de la bénédiction de Dieu (Dt 8,18). Le Psaume 112,3 rapporte que celui qui suit les commandements recevra la richesse. Ainsi, la pauvreté était vue comme un signe de malédiction relié au péché. L’entretien de Jésus avec le jeune homme riche renverse cette théologie. Observer les commandements n’était pas suffisant. Être riche, c’était prendre part dans l’inégalité sociale.   

    Dois-je devenir itinérant pour être sauvé?

    S’il est clair qu’il fallait laisser sa famille et ses possessions pour suivre Jésus sur les routes de la Galilée, il n’en va pas automatiquement de même pour nous. En lisant ce récit, on peut décider de :

    • l’ignorer complètement,
    • vivre la « simplicité volontaire »,
    • utiliser ce que l’on possède pour aider son prochain.

    Personnellement, j’oscille entre toutes ces options.

    Le royaume de Dieu dont Jésus parle concerne d’abord et avant tout les exclus, les malades, les pauvres, les prostituées, les publicains, les laïcs et les enfants. Cette constatation me permet de voir que pour le suivre, je dois sortir vers les périphéries, car c’est là que Dieu nous attend. C’est d’ailleurs le message du pape François qui connaît bien ces réalités que nous refusons souvent de voir.

    La nature du royaume de Dieu fait qu’il est plus difficile pour un riche d’y entrer que pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille. Ce royaume s’opposait de façon radicale au modèle économique de l’époque. Jésus a donné un défi au jeune homme riche : laisser ses richesses pour embarquer dans sa communauté alternative. La bonne nouvelle, c’est que des communautés alternatives comme celle de Jésus existent encore... Si ça vous intéresse, allez voir du côté des Arches de Jean Vanier.

    Sébastien Doane est professeur d’exégèse biblique à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval (Québec).

    [1] Régime enregistré d'épargne retraite.

    Source : Le Feuillet biblique, no 2589. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal. 

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  • Statue de Quito (photo © Francis Lacharité)

    Une femme enceinte lutte contre un dragon

      SÉBASTIEN DOANE | 22 OCTOBRE 2018

     

    Le livre de l’Apocalypse est écrit dans un genre littéraire qui nous semble très étrange. La compréhension de ce texte est difficile à cause, notamment, de l’accumulation d’images, de symboles et d’allusions aux textes de l’Ancien Testament. Pourtant, ces éléments concourent justement à rendre ce mystérieux livre si attirant, même pour les non-croyants.

    1 Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, vêtue du soleil, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. 2 Elle était enceinte et criait dans le travail et les douleurs de l’enfantement. 
    3 Alors un autre signe apparut dans le ciel : C’était un grand dragon rouge feu. Il avait sept têtes et dix cornes et, sur ses têtes, sept diadèmes. 4Sa queue, qui balayait le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre. Le dragon se posta devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance... (Lire la suite Apocalypse 12,1-17)

    Qui est cette mystérieuse femme enceinte du livre de l’Apocalypse, vêtue de soleil, qui a la lune sous ses pieds et la tête couronnée de douze étoiles? Comme bon catholique, j’ai tendance à dire à haute voix : « C’est Marie ». Mais est-ce si évident ?

    D’abord, notons qu’il y a certainement, dans ce passage, un lien avec le chapitre 3 de la Genèse où le narrateur promet à la descendance de la femme de remporter la victoire sur le serpent. La Bible commence avec un récit qui montre comment la femme a été trompée par le serpent et se termine par un autre où c’est la femme qui terrasse le dragon. 

    Ensuite, il est aussi possible de voir la femme comme une représentation du peuple de Dieu, qui engendre le messie et les croyants. Tout comme le peuple qui a vécu l’exode, cette femme passe un temps au désert, guidée par la providence de Dieu. Les prophètes Isaïe (54 et 60) et Osée (2, 21-25) ont déjà utilisé la figure d’une femme pour présenter le peuple comme l’épouse du Seigneur. Ici, dans le contexte du Nouveau Testament, il pourrait s’agir d’une figure féminine représentant l’Église, peuple de Dieu.

    Enfin, puisque cette femme est enceinte d’un enfant qui réalise un rôle messianique, on peut naturellement aussi y voir une représentation symbolique de Marie.

    L’autre protagoniste, le dragon, est clairement identifié comme celui qui représente donc le mal. On le nomme aussi « l’antique serpent », puisqu’il symbolise les forces maléfiques primordiales.

    Marie versus la femme de l’Apocalypse

    Que signifie cette scène? L’Apocalypse fait le récit de visions perçues par Jean, un homme en exil sur l’île de Patmos. Par son compte-rendu rédigé dans un langage symbolique, il tente de dire l’indicible, c’est-à-dire des réalités inaccessibles au commun des mortels. Naturellement, le résultat en est un texte qui se prête à diverses interprétations. Peu importe alors l’identité de la femme, l’important est d’y voir la victoire de Dieu et la défaite du mal. On peut donc lire ce texte pour s’en inspirer, dans la lutte contre les diverses formes que prend le mal aujourd’hui.

    Lors d’un voyage organisé avec mes élèves, en Équateur, nous avons vu l’une des célèbres représentations de la femme de l’Apocalypse. Elle trône sur le sommet de la plus haute colline de Quito, la capitale du pays. Elle est facile à reconnaître avec sa couronne de douze étoiles, le croissant de lune sous ses pieds et le dragon bien enchaîné qu’elle écrase. Cette grande dame de quarante-et-un mètres surplombe la ville comme un rappel symbolique de son importance pour la foi catholique.

    La statue de Quito représente bien la grandeur et le rôle presque cosmique de la femme de l’Apocalypse. Mais représente-t-elle Marie de façon appropriée? Tout dépend de notre façon de voir la mère de Jésus. Pour ma part, j’avoue que ma représentation préférée de Marie est celle qui s’exprime dans le Magnificat de l’Évangile selon Luc (1,46-56). Avez-vous déjà porté attention au contenu de cet hymne? Marie y exprime toute sa joie devant les œuvres du Seigneur. Loin d’être une prière dans « les nuages », ce cri de joie contient un réel souci de justice sociale : « Il [le Seigneur] a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles; les affamés, il les a comblés de bien et les riches, il les a renvoyés les mains vides. » (Luc 1,52-53) Dans ce passage, Marie est montrée comme une femme qui ose prendre la parole pour glorifier la justice de Dieu, une justice qui déstabilise le pouvoir économique et politique de son époque. Contrairement à la grande statue qui domine la ville de Quito, la Marie du Magnificat se présente comme une humble servante qui compte sur l’intervention de Dieu, face aux injustices perpétrées par les puissants.

    Claude Lacaille, prêtre missionnaire dans la dictature du Chili, a redécouvert le visage de Marie avec un groupe de femmes. Elle avait un visage semblable à celui de ces femmes, travaillant comme domestiques pour des salaires de famine. Comme Marie, ces femmes vivaient du même espoir que le Seigneur détrône les puissants. Je vous invite à lire son article : « En marche! Vous n’êtes pas seules! »

    Je ne suis pas une femme, je ne vis pas sous une dictature, je ne suis pas pauvre, mais j’ai des yeux assez clairs pour voir qu’il y a des situations inacceptables, dans notre monde et même au Québec. Je me tourne vers les paroles prophétiques de la Marie du Magnificat pour avoir le courage de dénoncer ce qui est inacceptable, pour lutter contre les dragons du mal de notre société.

    Sébastien Doane est professeur d’exégèse biblique à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval (Québec).

    Extrait de : Sébastien Doane, Zombies, licornes, cannibales… Les récits insolites de la Bible, Montréal, Novalis, 2015.

    source http://www.interbible.org

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