• Original en anglais, mais la traduction me semble assez bonne.

    Méditation quotidienne de Richard Rohr

    Du Centre d'action et de contemplation

    Crédit d'image: Anna Washington Derry (détail), Laura Wheeler Waring, 1927, Smithsonian American Art Museum, Don de la Fondation Harmon, Washington, DC.
     

    Façons de savoir 

    Une découverte fascinante
    mardi 11 février 2020
     

    Ceux d'entre nous qui vivent en Occident et qui ont le privilège d'être blancs ont tendance à ignorer le fait important que Jésus a vécu dans un territoire occupé. Il ne faisait pas partie de la culture dominante. Son territoire familial et culturel était plutôt occupé par un puissant adversaire. Ceci est essentiel pour comprendre ses enseignements et l'Évangile. Un texte sans contexte est dangereux! Imaginez à quoi ressemblerait le christianisme aujourd'hui si nous avions reconnu cette vérité. Mitri Raheb est un chrétien palestinien, auteur et pasteur luthérien qui vit et travaille à Bethléem. Ce contexte lui offre une façon unique de connaître et d'interpréter l'Évangile, une expérience dont nous pouvons certainement tirer profit en Occident. 

    En tant que chrétien palestinien, la Palestine est la terre de mes ancêtres et de mes mères physiques et spirituels. L'histoire biblique fait donc partie intégrante de l'histoire de ma nation, une histoire d'occupation continue par les empires successifs. En fait, l'histoire biblique peut être mieux comprise comme une réponse à l'histoire géopolitique de la région. . . .  

    Jésus était un juif palestinien du Moyen-Orient. S'il devait voyager à travers les pays occidentaux aujourd'hui, il serait «au hasard» mis de côté et sa personne et ses papiers seraient contrôlés. La Bible est un livre du Moyen-Orient. C'est un produit de cette région avec toutes ses complexités. Bien qu'il puisse sembler que j'affirme l'évidence, je suis fermement convaincu que cette notion n'a pas reçu suffisamment d'attention. En fait et en dépit d'être un Moyen-Orient, je n'ai découvert l'importance de la géopolitique de la région qu'au cours des dix dernières années. J'ai commencé à sentir que ce n'était pas simplement par hasard que les trois religions monothéistes et leurs écritures sacrées, pour le meilleur ou pour le pire, venaient de la même région. . . . Pour moi, en tant que chrétien palestinien, la réalisation de ce fait a constitué une découverte fascinante. 

    Cette découverte ne s'est pas révélée dans un milieu universitaire quelque part en Occident, et ce n'était pas le résultat d'une étude que j'ai entreprise dans un centre de recherche. C'était plutôt l'accumulation progressive de connaissances que j'ai acquises «sur le terrain» en observant les mouvements et les processus se produisant en Palestine sur une période prolongée. Bref, j'observais, analysais et essayais de comprendre ce qui se passait autour de moi. . . .   

    Les empires créent leurs propres théologies pour justifier leur occupation. [ Tout comme les premiers empires américains ont choisi de négliger ses mauvais traitements envers les tribus autochtones qui vivaient déjà ici et ont ensuite justifié une forme de christianisme détenteur d'esclaves dans une grande partie des Amériques. —RR] Une telle oppression génère un certain nombre de questions importantes parmi les occupés: «Où êtes-vous, Dieu?» Et «Pourquoi Dieu n'intervient-il pas pour sauver le peuple [de Dieu]?» Lorsque, sous divers régimes, diverses identités émergent dans différents Dans certaines parties de la Palestine, la question se pose: «Qui est mon prochain?» Et enfin, «Comment réaliser la libération?» est une question constante. . . . Ces questions et les réponses différentes peuvent être trouvées dans la Bible, tout comme elles se trouvent en Palestine aujourd'hui. . . . 

    En tant que pasteur, je refuse de séparer la réalité de ce monde de la réalité de la Bible en prêchant un «évangile bon marché» qui ne remet pas en cause la réalité ni n'est contesté par elle.  

     

    Passerelle vers l'action et la contemplation:
    Quel mot ou expression me touche ou me met au défi? Quelles sensations ressentis dans mon corps? Que dois-je faire?

    Prière pour notre communauté:
    Ô grand amour, merci de vivre et d'aimer en nous et à travers nous. Que tout ce que nous faisons découle de notre connexion profonde avec vous et tous les êtres. Aidez-nous à devenir une communauté qui partage les fardeaux les uns des autres et le poids de la gloire. Écoutez les désirs de nos cœurs pour la guérison de notre monde. [Veuillez ajouter vos propres intentions.]. . . Sachant que vous nous entendez mieux que nous ne parlons, nous offrons ces prières dans tous les saints noms de Dieu, amen.

    Écoutez le père. Richard a lu la prière. 

     

    Adapté de Mitri Raheb,  Faith in the Face of Empire: The Bible Through Palestine Eyes  (Orbis Books: 2014), 1-2, 3. 

    Crédit d'image:  Anna Washington Derry  (détail), Laura Wheeler Waring, 1927, Smithsonian American Art Museum, Don de la Fondation Harmon, Washington, DC. 

    source https://cac.org/

    -------------------------------------- 

    Articles récents

    votre commentaire
  • Méditation quotidienne de Richard Rohr

    Du Centre d'action et de contemplation

    Crédit d'image: Anna Washington Derry (détail), Laura Wheeler Waring, 1927, Smithsonian American Art Museum, Don de la Fondation Harmon, Washington, DC.
     

    Façons de savoir 

    Libération
    jeudi 13 février 2020
     

    James Cone (1938–2018) est l'un des plus grands théologiens américains du siècle dernier, mais malheureusement, de nombreux chrétiens n'ont jamais entendu parler de lui. Son travail a jeté les bases d'une théologie de la libération qui parlait directement de l'injustice, de l'oppression et de la violence auxquelles est confrontée la communauté noire aux États-Unis. Jésus a dit clairement qu'il était venu apporter «de bonnes nouvelles aux pauvres» (Luc 4:18), montrant que si nous libérions les gens en marge, les bonnes nouvelles flotteraient vers le haut - dans la direction opposée du «ruissellement vers le bas». ”Modèle économique, qui est largement une illusion. L'enseignement de Jésus a donné au révérend Dr. Cone le pouvoir d'écrire: «Tout message qui n'est pas lié à la libération des pauvres dans une société n'est pas le message du Christ. Toute théologie indifférente au thème de la libération n'est pas de la théologie chrétienne. »[1] Cone reflète: 

    Comme la théologie américaine blanche, la pensée noire sur le christianisme a été influencée par son contexte social. Mais contrairement aux théologiens blancs, qui ont parlé à et pour la culture de la classe dirigeante, les idées religieuses des Noirs ont été façonnées par l'existence culturelle et politique des victimes en Amérique du Nord. Contrairement aux Européens qui ont immigré sur cette terre pour échapper à la tyrannie, les Africains sont venus enchaîné pour servir une nation de tyrans. C'est l'expérience des esclaves qui a façonné notre idée de cette terre. Et cette différence d'existence sociale entre Européens et Africains doit être reconnue, si nous voulons comprendre correctement le contraste dans la forme et le contenu de la théologie en noir et blanc. 

    Quelle est alors la forme et le contenu de la pensée religieuse noire lorsqu'elle est considérée à la lumière de la situation sociale des Noirs? En bref, la forme de la pensée religieuse noire s'exprime dans le style de l'histoire et son contenu est la libération. La théologie noire est donc l'histoire de la lutte des Noirs pour la libération dans une situation extrême d'oppression. Par conséquent, il n'y a pas de distinction nette entre la pensée et la pratique, l'adoration et la théologie, car les réflexions théologiques noires sur Dieu se sont produites dans la lutte noire de la liberté.  

    Les théologiens blancs ont construit des systèmes logiques; des noirs racontaient des histoires. Les Blancs ont débattu de la validité du baptême des enfants ou de la question de la prédestination et du libre arbitre; les noirs récitaient des histoires bibliques sur Dieu conduisant les Israélites de la servitude égyptienne, Josué et la bataille de Jéricho, et les enfants hébreux dans la fournaise ardente. Les théologiens blancs ont discuté du statut général des affirmations religieuses en vue du développement de la science en général et de l'origine des espèces de Darwin en particulier; les Noirs étaient plus préoccupés par leur statut dans la société américaine et sa relation avec l'affirmation biblique selon laquelle Jésus était venu pour libérer les captifs. La pensée blanche sur la vision chrétienne du salut était en grande partie «spirituelle» et parfois «rationnelle», mais généralement séparée de la lutte concrète pour la liberté dans ce monde. La pensée noire était largement eschatologique [centrée sur le destin ultime de l'humanité] et jamais abstraite, mais généralement liée à la lutte des Noirs contre l'oppression terrestre. [2] 

     

    Passerelle vers l'action et la contemplation:
    Quel mot ou expression me touche ou me met au défi? Quelles sensations ressentis dans mon corps? Que dois-je faire?

    Prière pour notre communauté:
    Ô grand amour, merci de vivre et d'aimer en nous et à travers nous. Que tout ce que nous faisons découle de notre connexion profonde avec vous et tous les êtres. Aidez-nous à devenir une communauté qui partage les fardeaux les uns des autres et le poids de la gloire. Écoutez les désirs de nos cœurs pour la guérison de notre monde. [Veuillez ajouter vos propres intentions.]. . . Sachant que vous nous entendez mieux que nous ne parlons, nous offrons ces prières dans tous les saints noms de Dieu, amen.

    Écoutez le père. Richard a lu la prière. 

    [1] James H. Cone, Une théologie noire de la libération (Orbis Books: 2010), ix.  

    [2] James H. Cone, Dieu des opprimés (Orbis Books: 1997), 49-50. 

    Crédit d'image:  Anna Washington Derry  (détail), Laura Wheeler Waring, 1927, Smithsonian American Art Museum, Don de la Fondation Harmon, Washington, DC. 

     source https://email.cac.org/
    -------------------------------------------

    2 commentaires

  • votre commentaire
  • (Robert Cheaib / Pixabay)

    L’Eucharistie, une expérience pour mieux vivre

    L’Eucharistie, une expérience pour mieux vivre - InterBibleAlain FAUCHER | DIMANCHE DU SAINT-SACREMENT (A) – 14 JUIN 2020

     

    Le Paraclet, Jésus et le Père : Jean 6, 51-58
    Les lectures : Deutéronome 8, 2-3.14b-16a ; Psaume 147 (147B) ; 1 Corinthiens 10, 16-17
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    C’est la tendance du moment : les promoteurs de tourisme mettent en valeur l’expérience que leurs clients peuvent vivre dans telle ou telle destination. Il ne s’agit plus de se déplacer pour apprendre des choses : les informations sont disponibles partout sur internet. Il ne s’agit pas seulement d’assister à des événements : il faut que les touristes se sentent appréciés et inclus dans l’ambiance festive. Pour le dire en un mot, ce qui compte en tourisme, cet important secteur de l’économie, c’est d’offrir et de partager des expériences.

    Telle est la proposition de ce dimanche unique dans l’année liturgique. On y évoque des expériences fortes. En nous appuyant sur le concret de l’histoire et de la Bible, nous prenons conscience de faits importants de notre vie de foi. Nous nous laissons plonger de manière festive dans un environnement qui met en valeur les paroles et les gestes utilisés à chaque Eucharistie. Cette introspection annuelle n’est pas de trop pour mesurer la grandeur du don de Dieu.

    Les lectures bibliques méritent une étude soignée. Chacune à leur manière, elles véhiculent des convictions profondes. Elles enrichissent notre bagage d’information au sujet des réalités eucharistiques. Et surtout, elles font écho à des expériences transformatrices : la naissance du Peuple de Dieu au désert, la dignité des enfants de Dieu selon saint Paul, la contribution de Jésus comme envoyé du Père et comme transmetteur de vie.

    Ces contributions des lectures bibliques rééquilibrent le message de la fête eucharistique. La fête a surgi au XIIe siècle. On insistait sur la présence réelle de Jésus dans l’Eucharistie. La sensibilité de l’époque incitait davantage à regarder et adorer l’hostie consacrée qu’à la recevoir comme un repas à partager. La séquence proclamée après la deuxième lecture maintient cette préoccupation. Cet abrégé de doctrine aurait pour auteur nul autre que saint Thomas d’Aquin lui-même!

    On y trouvera des traces intéressantes de l’expérience proposée par les textes bibliques. Ils mettent en évidence les aspects relationnels du sacrement de l’Eucharistie. Ainsi, la première lecture évoque l’expérience de la marche au désert et l’entrée en alliance avec Dieu. La deuxième lecture met en valeur la participation au grand Corps qu’est l’Église. Et l’évangile décrit la relation vivante offerte par Jésus.

    Nourris pour durer

    lire la suite ICI

    -------------------------------

    Articles récents

    votre commentaire
  • Jean le Baptiste. Titien, 1540. Huile sur toile, 201 x 134 cm. Galleries de l’Académie, Venise (Wikimedia).

    S’effacer devant celui qui vient

    Francis Daoust FRANCIS DAOUST | 3E DIMANCHE DE L’AVENT (B) – 13 DÉCEMBRE 2020

    Jean, témoin de la lumière : Jean 1, 6-8.19-28
    Les lectures : Isaïe 61, 1-2a.10-11 ; Luc 1, 46-48.49-50.53-54 ; 1 Thessaloniciens 5, 16-24
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    La lecture de l’Évangile du troisième dimanche de l’Avent porte essentiellement sur Jean le Baptiste, son identité et le rôle qu’il joue dans le plan de Dieu. Alors que les synoptiques tiennent Jean en haute estime, le quatrième évangile réduit considérablement son importance et s’assure que toute l’attention soit portée vers Jésus.

    Cette lecture est composée de deux parties, séparées l’une de l’autre dans la Bible par une dizaine de versets. La première (Jean 1,6-8), est tirée du célèbre prologue johannique, dans la section où il est question de Jean. On y aborde deux sujets : celui de l’identité de Jean, puis celui du rôle qu’il est venu remplir. La deuxième (Jean 1,19-28), suit immédiatement le prologue et développe les deux mêmes questions, par le biais de l’intervention de deux groupes venus interroger Jean : des prêtres et des lévites (Jean 1,19-23), puis des pharisiens (Jean 1,24-28). Si certaines traductions peuvent laisser croire qu’il s’agit d’un seul et même groupe, le texte grec indique clairement qu’ils sont distincts. La logique historique appuie cette observation, puisque sadducéens et pharisiens se sont toujours querellés pour l’obtention du pouvoir religieux, ce qui est bien représenté dans ce texte par l’envoi de deux groupes différents.

    Un affrontement d’envoyés inégaux

    Les deux parties de la lecture de l’Évangile du jour se jouent sous le signe de l’envoi. En effet, les vv. 6-8 s’amorcent avec l’affirmation selon laquelle Jean est envoyé par Dieu, puis les interventions des vv. 19-28 commencent en indiquant que le premier groupe de prêtres et de lévites est envoyé par les Juifs (v. 19) et que le deuxième est envoyé par les pharisiens (v. 24). Ainsi s’affrontent deux opposants mandatés par une autorité supérieure : d’un côté, un seul homme, Jean, mandaté par Dieu ; et de l’autre, deux groupes d’hommes, mandatés eux-mêmes par d’autres groupes d’hommes. Pour un observateur extérieur, Jean paraît désavantagé dans cet affrontement, car en nette infériorité numérique. Mais la personne qui connait l’identité des mandateurs de ces opposants sait que c’est exactement l’inverse qui se produit : Jean est en absolue position de supériorité, car il est envoyé par Dieu et non par un groupe d’hommes, si influents soient-ils.

    L’identité de Jean

    La première partie (vv. 6-8) révèle uniquement que Jean était envoyé de Dieu. L’indication selon laquelle Jean n’était pas la lumière ne nous apprend rien au sujet de son identité.  Il s’agit là d’une information qui porte en définitive sur l’identité de Jésus et qui n’est pertinente que pour la logique interne du prologue. Il faut donc regarder du côté de l’échange avec le premier groupe d’envoyé (vv. 19-23) pour savoir qui était Jean.

    Il faut cependant être patient, car cette partie commence en indiquant elle aussi qui Jean n’est pas. Elle établit tout d’abord qu’il n’est pas le Christ. Il s’agit là de la principale hypothèse des prêtres et des lévites. La question est prévisible au point où ils n’ont pas besoin de la formuler explicitement. Ils demandent simplement « Qui es-tu? » et Jean répond : « Moi, je ne suis pas le Messie » (v. 20). La réponse négative de Jean est d’ailleurs la seule de ses trois réfutations qui génère une réaction de surprise – « Quoi donc? » (v. 21) – chez les envoyés des Juifs. Les deux autres hypothèses qu’ils avancent, à savoir s’il est Élie ou encore le prophète – ce personnage des temps de la fin qui serait semblable à Moïse (voir Deutéronome 18,15-18) –, semblent d’un moindre intérêt et Jean y répond d’ailleurs de plus en plus brièvement : « Je ne suis pas » et « Non » (v. 21).

    À bout d’idées, ils supplient en quelque sorte Jean de leur donner une réponse, précisant qu’ils doivent remplir leur mission auprès de ceux qui les ont envoyés. C’est alors que Jean répond en citant le livre d’Isaïe : « Je suis une voix criant dans le désert : ‘Redressez le chemin du Seigneur’ » (v. 23 ; voir Isaïe 40,3). Cette affirmation contraste avec les grandes hypothèses des prêtres et des lévites. En effet, comparativement aux importants acteurs que sont le Messie, Élie et le prophète, cette voix anonyme qui crie au désert est une bien humble figure. Elle annonce cependant un événement grandiose et l’arrivée d’un personnage bien plus important que ne pourrait l’être le Messie, Élie ou le prophète.

    Et c’est bien là le sens de la réponse de Jean. Celui-ci s’efface entièrement pour laisser place à celui qui vient, dans toute sa grandeur et toute sa gloire. La suite du récit, qui raconte le baptême de Jésus (vv. 29-34), va d’ailleurs dans le même sens : aucune information n’y est fournie au sujet de l’identité de Jean et toute l’attention est portée sur Jésus qui est qualifié d’Agneau de Dieu (v. 29) et le Fils de Dieu (v. 34).

    Le rôle de Jean

    La question du rôle joué par Jean, quant à elle, est abordée dans la confrontation avec le deuxième groupe, formé cette fois de pharisiens (vv. 25-28). Ceux-ci se demandent pourquoi Jean baptise s’il n’est ni le Messie, ni Élie, ni le prophète. À nouveau, la réplique de Jean souligne son insignifiance par rapport à Jésus : « Je ne suis pas digne, moi, de délier la courroie de sa chaussure » (v. 27). Mais il ne répond pas entièrement à la question de ce deuxième groupe d’envoyé, mentionnant simplement qu’il baptise dans l’eau (v. 26). Il faut poursuivre la lecture jusqu’au récit du baptême de Jésus pour comprendre ce que Jean entendait par là. Il explique : « pour qu’il fût manifesté à Israël, voilà pourquoi je suis venu, moi, baptisant dans l’eau » (v. 31). Encore une fois, Jean s’efface complètement devant celui qui vient et toute l’attention est dirigée vers celui sur lequel l’Esprit descend et qui baptise dans l’Esprit Saint (v. 32-33).

    Le rôle de Jean se limite donc à celui de témoin. Les trois versets tirés du prologue l’indiquent à trois reprises : Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière (v. 7) ; il était là pour rendre témoignage à la Lumière (v. 8). De plus, l’ensemble de la grande section qui traite de Jean au premier chapitre (vv. 19-34) est délimitée par ce thème ; elle commence en effet en mentionnant Et tel est le témoignage de Jean (v. 19) et se termine par l’affirmation « J’ai témoigné que c’est lui le Fils de Dieu » (v. 34).

    L’effacement progressif de Jean

    Les synoptiques subordonnent Jean à Jésus, mais ne diminuent jamais l’importance du Baptiste. L’évangile de Matthieu est particulièrement révérencieux à l’endroit de Jean. Jésus y reconnaît sa valeur : « Il n’a jamais existé personne de plus grand que Jean-Baptiste » (Matthieu 11,11) ainsi que son identification à Élie (Matthieu 11,14). Le quatrième évangile ne se contente pas de subordonner Jean à Jésus, mais tente de gommer son importance. Contrairement aux synoptiques, il ne mentionne pas son exécution et, après le chapitre 3, ne parle de lui qu’au passé et le fait toujours afin d’établir la supériorité de Jésus (Jean 4,1 ; 5,31-38 ; 10,40-41).

    La communauté chrétienne qui est derrière la rédaction du quatrième évangile réserve donc un traitement plutôt rude au Baptiste. Si elle souhaitait se rallier ainsi les disciples de Jean toujours actifs à la fin du 1er siècle, elle le fait sans ménagement. Alors que la présentation positive de Jean dans les synoptiques semble témoigner d’un souci d’unité entre deux mouvements qui avaient beaucoup en commun, le traitement du quatrième évangile semble avoir davantage pour but d’atténuer considérablement l’importance de Jean et de clore cette question une fois pour toute.

    Il ne faudrait cependant pas considérer la lecture d’aujourd’hui comme étant seulement d’intérêt historique. En effet, le but ultime de ces versets n’est pas de diminuer l’importance de Jean, mais de mettre l’accent sur l’événement extraordinaire qui se prépare : l’intervention décisive de Dieu dans l’histoire humaine. Nous sommes d’ailleurs tous appelés, comme Jean, à annoncer cette heureuse nouvelle, sans que l’attention ne soit portée sur nous, mais sur la joie de savoir que le Seigneur arrive et que le salut est imminent.

    Francis Daoust est bibliste et directeur de la Société catholique de la Bible (SOCABI).

    Source : Le Feuillet biblique, no 2685. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l’autorisation du Diocèse de Montréal.

    --------------------------------

    Articles récents

    votre commentaire
  •  

    Ils le reconnurent à la fraction du pain. Léon-Augustin l’Hermite, 1892. Huile sur toile, 155,5 x 230 cm. Musée des Beaux-Arts, Boston (Wikimedia).

    Emmaüs, prise 2!

    Alain Faucher

    ALAIN FAUCHER | 3E DIMANCHE DE PÂQUES (B) – 18 AVRIL 2021

    L’apparition aux Onze : Luc 24, 35-48
    Les lectures : Actes 3, 13-15.17-19 ; Psaume 4 ; 1 Jean 2, 1-5a 
    Les citations bibliques sont tirées de la Traduction liturgique officielle.

    Depuis quelques années, l’Église convoque tous ses fidèles engagés dans l’aventure de la foi à adopter une mentalité et un comportement de disciples missionnaires. Cette formule de « disciple missionnaire » n’est pas juste un mantra passager, un effet de mode... Agir en témoins du Ressuscité, cela ne s’improvise pas. C’est une tâche nouvelle et essentielle des disciples de Jésus. Il s’agit de prolonger notre suite de Jésus dans des prises de paroles vécues dans nos réseaux de vie. C’est un geste sérieux!

    Car le témoignage des disciples missionnaires ne se livre pas n’importe comment. Certains éléments du témoignage sont incontournables. Nous les rencontrons aujourd’hui dans le récit d’évangile qui fournit un suivi à l’expérience d’Emmaüs, dans un discours de Pierre à Jérusalem et dans la réflexion d’une lettre johannique ultérieure. Restera à nous investir sérieusement dans le transfert de ces contenus vers notre propre aventure de rencontre du Ressuscité, vers notre vie de témoignage au sujet de la présence transformatrice du Seigneur de la vie... C’est une manière de penser et de vivre qui traduit un regard différent sur la vie humaine liée à celle de Dieu. C’est par conséquent un mode de vie supporté par une vision du monde et de la vie avec Dieu…

    Cette proposition de témoignage qui pétrit les écrits du pape François n’est pas une invention de la dernière pluie. Cette proposition s’enracine profondément dans les textes bibliques qui décrivent les suites de la Résurrection de Jésus. L’Église des débuts y révèle la source de ses élans vers les nations du monde. En proclamant à notre tour ces textes bibliques, nous explorons le premier jet du petit manuel du parfait disciple missionnaire!

    Évangile : Luc 24, 35-48

    Nous apprécions beaucoup le récit des disciples d’Emmaüs. Nous connaissons peut-être moins la suite des événements. C’est l’objet du récit évangélique de ce dimanche. Il nous offre un récit de suivi riche en enseignements. Pour certaines précisions, on va même plus loin dans cette « prise 2 » que dans le récit de base…

    Chose étonnante : il se passe quelque chose d’important quand les disciples racontent leur rencontre avec Jésus qui leur avait partagé le pain. Cette simple évocation permet la présence de Jésus au milieu du groupe. Telle est la force de la parole : parler de la fraction du pain prolonge son effet présentiel… La venue de Jésus suscite frayeur et crainte, une profonde expérience spirituelle et religieuse que viennent étayer des références corporelles données par Jésus. Ce n’est pas seulement avec le toucher ou la vue que le Ressuscité s’impose à notre foi. Le corps qui s’alimente vient confirmer que la présence réconfortante du Seigneur est acquise à ses amis. Il n’est pas un pur esprit… Il est « in-corporé ».

    Ce qui s’avère décisif pour rencontrer le Ressuscité, c’est la relecture d’expérience à la lumière des textes sacrés. Il s’agit de donner sens à des événements fondateurs selon les modalités proposées par Jésus lui-même. Une plongée dans le Premier Testament s’avère indispensable. Certes, les croyantes et les croyants d’aujourd’hui ne sont pas séduits à l’idée d’explorer l’Ancien Testament. Pourtant, c’est là que Jésus trouve les arguments pour relier la mort honteuse sur la croix au relèvement glorieux voulu par Dieu le Père… À partir de ce moment, la conversion peut être proclamée en son nom par ses mandataires, qui sont alors centrés sur l’essentiel.

    Pour lire la suite.... http://www.interbible.org/interBible/cithare/celebrer/2021/b_paques_03.html

    ------------------------------------------

    Articles récents

    votre commentaire
  • L’autre Débora , de la série Women of the Bible (photo © Dikla Laor).

    L’autre Débora

    Anne-Marie ChapleauANNE-MARIE CHAPLEAU | 3 MAI 2021

    La Débora la plus connue de la Bible était prophétesse et juge. On entend parler d’elle aux chapitres 4 et 5 du livre des Juges. Mais il existe une autre Débora… C’est elle qui nous intéresse aujourd’hui.

    Alors mourut Débora, la nourrice de Rébecca et elle fut ensevelie au-dessous de Béthel, sous le chêne ; aussi l’appela-t-on le Chêne-des-Pleurs. (Genèse 35,8)

    Un verset pour dire la vie d’une femme, c’est bien peu! Et pourtant, les mots de ce verset rebondissent et s’entrechoquent sur d’autres dans le même chapitre. En fait, tissés les uns aux autres dans un texte, les mots ne sont plus ce que les dictionnaires s’emploient à définir, mais des figures qui s’ouvrent pour nous amener ailleurs. Et où donc irons-nous avec elles?

    Béthel, la Maison de Dieu

    À Béthel, sans doute, puisque c’est là que meurt Débora. Béthel, c’est la « Maison de Dieu » où Jacob avait jadis rêvé d’une échelle où circulaient des anges (28,10-22). C’est l’endroit où il avait pris conscience qu’il venait de rencontrer mystérieusement Dieu lui-même. Être ensevelie à Béthel, c’est donc en quelque sorte pour Débora se fixer pour toujours dans un lieu qui se définit par la présence de Dieu, un endroit où la terre est reliée au ciel. Ce n’est pas rien, même si personne encore à cette époque reculée ne songe même à la possibilité d’une résurrection d’entre les morts.

    Le Chêne-des-pleurs

    Mais avant Béthel, il nous faut passer, en même temps que Jacob, sa famille et tout son clan, donc aussi Débora, par Sichem où se trouve justement un autre chêne (Gn 35,3-5). Au pied de ce chêne, Jacob cache tous les objets qui liaient les siens à des idoles. Cet arbre devient dès lors un lieu d’oubli, tandis que celui qui abritera bientôt la sépulture de Débora sera, lui, un lieu de mémoire portant un nom : « Chêne-des-pleurs ». Ceux qui ont connu et sans doute aimé Débora viendront y laisser couler des larmes que la terre pourra recueillir et conduire doucement jusqu’aux restes de celle qui, autrefois, laissa généreusement couler son lait pour nourrir des vies nouvelles. Ils raconteront aux autres, qui n’auront pas connu Débora, qu’il vaut la peine de pleurer les femmes qui veillent sur les enfants d’Israël.

    De la terre et du ciel

    Ensuite, il nous faut suivre tout le clan pour nous diriger vers Éphrata (Gn 35,16-20). Et là, une femme meurt en donnant la vie, une femme livre son dernier souffle en appelant son enfant Ben-Oni, « Fils de ma tristesse ». Benjamin, comme le renomme aussitôt son père Jacob, devra, pour vivre, téter d’autres seins que ceux de Rachel. Il dépendra d’une nourrice qui fera déborder sa générosité maternelle vers un sang qui n’est pas le sien. Cette femme sera ainsi mystérieusement liée à Débora, la nourrice de la grand-mère de l’enfant qu’elle blottira dans ses bras. Et cet endroit, connu aussi sous le nom de Bethléem, la Maison du pain, deviendra un autre lieu de mémoire indiqué non par un arbre, mais par une stèle de pierre. Celle-ci, tout comme le Chêne des pleurs, pointera à la fois vers le ciel et vers la terre, comme pour dire que les femmes qui donnent la vie et qui meurent appartiennent aux deux.

    Anne-Marie Chapleau est bibliste et professeure à l’Institut de formation théologique et pastorale de Chicoutimi (Québec).

    source http://www.interbible.org/

    -------------------------------------

    Articles récents

    votre commentaire
  • Le village de Taybeh est construit autour de son ancien sanctuaire ; croix byzantine et clochers modernes se répondent.
    (photos © Marie-Armelle Beaulieu / CTS)

    Taybeh, un bijou et un trésor

    Claire BurkelCLAIRE BURKEL | 7 JUIN 2021

    En un même lieu plusieurs lectures, archéologique, scripturaire et contemporaine. Le village palestinien de Taybeh offre des fouilles historiques, une foule de références aux textes bibliques et un regard sur la vie paysanne d’aujourd’hui.

    Lire l’Évangile là où il a été entendu et composé est un des buts principaux de tout pèlerinage en Terre sainte. Si l’on vient écouter Jésus au plus près, on mesurera les distances qu’il parcourait d’un bourg à l’autre, on vivra dans la même nature des monts pelés de Judée ou des champs de Galilée, on dormira sous le même ciel qu’Abraham qui comptait les étoiles (Gn 15,5) et on se rafraîchira aux mêmes sources que Jacob et la Samaritaine (Jn 4,12). Au cœur du pays, en pleine montagne, est un village où sont donnés des éléments très simples et concrets pour appréhender la Bonne Nouvelle. On peut arriver à Taybeh par une route sinueuse depuis la sortie nord de Jéricho ou depuis Jérusalem, au-delà de Ramallah.

    Sa position élevée (915 m) lui vaudra un cantonnement de garnisons romaines en 69 ap. J.-C. et l’édification d’un château croisé, le Castel Saint-Élie. Des fouilles en 1986 ont établi une première occupation du site dès le Bronze moyen (2300 à 1550 av. J.-C.). Une tribu israélite s’y installe au Bronze récent : « Le lot des fils de Joseph partait du désert qui monte de Jéricho dans la montagne de Béthel puis de Béthel vers Luz et vers la frontière des Arkites à Atarot. » (Jos 16,1-2)

    À l’époque du Fer, elle est connue sous le nom d’Éphraïm (2 S 13,23) et plus tard Ephrône (2 Ch 13,19). Sous la période hellénistique, elle est désignée Apharéma (1 M 11,34), objet d’échanges entre les souverains Démétrius (145-140 av. J.-C.) et Jonathan (160-142 av. J.-C.) L’évangile n’en fait qu’une seule mention, après la résurrection de Lazare, quand les pharisiens, les grands-prêtres et surtout Caïphe ont décidé d’éliminer Jésus : « Il cessa de circuler en public parmi les juifs, il se retira dans la région voisine du désert, dans une ville appelée Éphraïm, et il y séjournait avec ses disciples. » (Jn 11,54)

    Selon l’Onomasticon d’Eusèbe de Césarée (265-339), le guide touristique de l’époque, elle est appelée Éphrem par les Byzantins qui édifient au IVe siècle, en souvenir du séjour de Jésus, une petite église à plan tréflé. Détruite au VIIIe siècle, elle est réédifiée dans le style roman au XIIe par les Croisés qui feront du village une place-forte. Lorsqu’en 1187 Saladin reprend aux Francs le territoire, il lui donne le nom de Taybeh. Mais un séisme ébranle toutes ces structures en 1202. Ce petit bijou de ruines de deux églises imbriquées l’une dans l’autre présentait une lecture difficile qui a été déchiffrée par l’archéologue français Vincent Michel entre 2000 et 2009.

    sanctuaire de Taybeh

    Après les fouilles, le sanctuaire retrouvé.
    La nef de l’église byzantine et croisée, chœur surélevé tourné vers l’est, petit baptistère en croix tréflée.

    Trois étymologies pour un seul lieu    (pour lire la suite c'est ICI)

    source http://www.interbible.org/

    ----------------------------------------------------------

    Articles récents

    votre commentaire
  • (photo © Marie-Armelle Beaulieu / CTS)

    Le but de l’archéologie biblique c’est l’homme

    Marie-Armelle BeaulieuMARIE-ARMELLE BEAULIEU | 28 JUIN 2021

    Arrivé à Jérusalem il y a 50 ans, et venu à l’archéologie en partie par hasard, le frère Jean-Baptiste Humbert compte aujourd’hui parmi les éminents archéologues chrétiens de Terre Sainte. Lors d’un entretien, il revient sur ce qui le fait vivre.

    Bien que ce soit l’automne, il fait encore très chaud à Jérusalem au moment de rencontrer Jean-Baptiste Humbert. L’achat d’une bière fraîche devrait aider le dominicain à se prêter à l’exercice qu’il déteste entre tous : rencontrer un journaliste.

    Jean-Baptiste Humbert, natif de Mâcon, est venu à l’archéologie parce qu’on le lui a « demandé ». Il avait 29 ans. Mais comment? « Mai 68 a été une kermesse vulgaire où je ne suis pas entré. Nos couvents ont été en révolution. Il y eut un petit bénéfice. Le système académique avait été ébranlé, il fallait reconstruire la façon d’étudier. Il fut admis que des études profanes bénéficieraient à la théologie, j’ai choisi l’archéologie préhistorique parce qu’elle pose la question : Qu’est-ce que l’homme? L’archéologie dominicaine était à l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, où je suis arrivé le 15 août 1969. L’archéologie préhistorique n’intéressait pas l’École biblique, on m’a demandé ce que je savais faire, j’ai commencé par balayer les locaux, puis par dessiner des tessons, à recoller les ossuaires fracassés pendant la guerre de six jours. J’ai été volontaire sur des chantiers américains. J’ai commencé comme ça. Le premier séjour en 1969-1970 a été prolongé les étés suivants par les fouilles que l’École commençait en Galilée. »

    Sur le terrain, son sens de l’observation, l’originalité de son approche ont produit leurs fruits et son installation définitive en 1973. L’archéologie est une science d’observation et de longue patience : « Il faut regarder les pierres, la couleur de la terre et sa consistance. » L’aptitude au terrain a compensé d’être autodidacte. L’archéologie comme telle n’est cependant qu’un métier. N’allez pas croire que cet archéologue ne soit qu’un passionné de vieilles pierres. Sa passion à lui c’est Jésus incarné et par voie de conséquence l’homme puis l’humanité. Alors l’archéologie doit être une anthropologie puisque « le but de l’archéologie c’est l’homme ».

    Jean-Baptiste Humbert

    Jean-Baptiste Humbert et un assistant sur le site de Gaza (photo © EBAF)

    De la vérité de la Bible

    L’anthropologie a deux regards. Le premier regarde les objets parce que ce sont des hommes qui les ont faits. Le tout début de l’histoire d’un vase est le geste qui l’a fabriqué. Avec le geste il y a l’outil. L’ethnologue Leroi-Gourhan avait mis en avant un principe fort : Le geste précède l’outil. « En arrière du vase, il y a l’outil et avant l’outil, le geste. En arrière du geste il y a le potier qui est une personne humaine. Avec le second regard, l’archéologue ne peut s’arrêter aux choses, il doit tout restituer du potier, son art, sa société, sa vie et sa mort, un peuple, une nation, enfin un paysage, un climat, un pays. En un mot ce qu’il a été et tout qui l’a entouré, mais il reste le centre. Encore faut-il aller l’y chercher. La Bible est un livre qui contient tout ça et l’archéologie est permise. »

    Pourtant pour le frère Jean-Baptiste, Bible et archéologie ne font pas toujours bon ménage. Il y a de fausses voies : « L’archéologie biblique qui est née pour prouver que la Bible a dit vrai est un outil teinté d’idéologie parce que cette discipline-là s’arrête à l’histoire, et que l’histoire dans la Bible est aussi mince qu’une toile peinte dans le fond du théâtre. Il reste que l’on n’a pas besoin de l’archéologie pour dire que la Bible a dit vrai, parce que la vérité de la Bible est dans la Bible et pas dans l’archéologie. » La vérité de la Bible n’est pas dans la lecture de surface mais au fond. Chaque siècle y a projeté sa propre culture. « David, au Moyen Âge sous saint Louis, était habillé comme le roi saint Louis et au XVIIe siècle comme Louis XIV. Le XIXe siècle a cassé le moule. On a attendu que l’archéologie retrouve la source, de mettre au jour le palais de David à l’image de ceux que l’on découvrait en Mésopotamie. Le père Lagrange – qui a fondé l’École biblique – a suggéré que la ville de David n’était que le petit éperon tout en bas, qui fait 200 m de long sur 80 m de large, c’est tout. Il ne faut pas chercher dans l’archéologie la réplique d’un récit littéraire dont le but n’était certainement pas de décrire, parce que ça ne marche pas. »

    En islam la croyance est un bloc imperméable, un détail que l’on critiquerait invaliderait l’ensemble. Le judaïsme se glorifie dans les pratiques en décalque du Texte. « Mais dans le christianisme le sens est plus important que la forme du récit. Ce que la Bible raconte ne se retrouve guère sur le terrain, et l’archéologie peut même affirmer le contraire. La Bible est un ensemble théologique qui raconte Dieu. Dieu parle mais ce sont les hommes qui écrivent ce qu’ils ont entendu ou compris. La Bible dit Dieu (théologie) et l’anthropologie raconte ceux qui ont écrit (archéologie). » Ce que le frère Jean-Baptiste appelle son « entrée dans la Bible ».

    « Quand je lis l’Évangile, la question est : qui est derrière? Sous le texte, il y a un bouillonnement humain. Il ne faut pas en rester à la surface, il faut passer dessous. La clé? Le mystère décisif, fondamental est l’incarnation. L’incarnation convoque l’anthropologie. Pour toi, qu’est-ce que Dieu? Pour moi, Dieu est un homme : Jésus qui n’était pas une icône, ne faisait pas semblant. Qui tout simplement courait pieds nus en Galilée, qui avait faim et soif, la migraine ou mal à l’estomac. Qui est mort comme le dernier des hommes. Il faut repartir de là. Là est l’essence du christianisme qui se distancie des deux autres monothéismes : Dieu marche sur la terre avec les hommes. Pour moi le Jésus de l’histoire a renversé le système. J’ai eu une fois une expression – malheureuse peut-être – que Jésus est venu nous débarrasser de la religion. Il est en tout cas venu nous libérer de la colère de Dieu, faire de nous des hommes nouveaux pour vivre sur la terre la paix qu’il inaugurait. »

    Les silences de Jean-Baptiste alternent entre saillies et hésitations. Il se donne mais se retient. « Certains ne comprennent pas que notre foi offre la vraie liberté qui est si forte qu’elle peut choquer. » Et de poursuivre sur ce qui le fait vivre. « Je revendique une entière humanité du Christ, qui fut un vrai homme. Vrai Dieu mais vrai homme. La sacralisation est une échappatoire. »

    Un homme qui a séduit cet autre homme aujourd’hui archéologue et qui continue de se nourrir des textes pour ce qu’ils sont « sémitiques pour un appel aux juifs de son temps, prisonniers du pharisaïsme (la loi avant l’esprit), et dont la portée est devenue universelle ».

    Et Jean-Baptiste de relire l’épisode de la femme adultère, ou celui de Marie-Madeleine au jardin de la Résurrection. « Il est permis de la comprendre comme l’allégorie des pharisiens. Quand Jésus dit aimez vos ennemis, la chose est impossible puisque l’amour ne se commande pas. Ceux qui l’écoutaient savaient qu’il s’agissait des pharisiens et entendaient que ceux-là aussi ont droit à la miséricorde. Ne les méprisez pas, aimez-les. La théologie christologique est toujours positive, elle veut la réconciliation, elle promeut la charité. La première communauté chrétienne qui en a compris le sens profond nous montre le pharisaïsme en Marie-Madeleine, par le péché de la chair qui est dans l’Ancien Testament la métaphore de l’idolâtrie. Jésus taxe d’idolâtrie le judaïsme de son époque. Marie-Madeleine pardonnée exprime le vœu du Christ de réconcilier les pharisiens. Ils étaient les premiers invités, elle est la première à témoigner du Christ ressuscité. La boucle est bouclée. »

    Il y a dans l’Évangile deux lectures : une anthropologique, profondément humaine, et en même temps une lecture théologique. Il faut les tisser ensemble pour toucher le sens profond.

    L’humanité de l’évangile

    « L’archéologie biblique a raté le rendez-vous. Elle plaque le texte au sol et manque le sens. Elle croit naïvement restituer le décor qui manque au récit, alors que monument et récit ne sont pas souvent contemporains. L’archéologie ne touche que le cadre de ceux qui ont écrit. Prenons le livre de Josué, ses récits terrifiants, ses conquêtes grandioses où l’on tue tout le monde… L’archéologie n’en a heureusement rien retrouvé. Il n’y a pas eu de guerres et personne n’a tué personne. Le livre ne relate pas une chronique à caractère historique, il est théologique. Il faut comprendre que les exilés qui reviennent de Babylone avec une religion reformulée veulent reconvertir le pays. »

    Il n’y a là rien de nature à distraire le dominicain ni à décourager l’archéologue. « Je dégage de formidables fortifications du VIIIe siècle av. J.-C., de brique rouge, des centaines de milliers de briques, mais je cherche à rejoindre tous ceux qui ont contribué à les édifier, qui ont fabriqué les briques, qui les ont montées, agencées avec art. Le travail humain est aussi considérable et plus riche en humanité que le monument que les pèlerins admirent.

    L’incendie de Notre-Dame peut aussi offrir l’occasion d’entrer dans cette démarche. Rappeler ceux qui ont voulu la cathédrale, un siècle de travaux, des milliers d’ouvriers, des architectes de génie. L’ouvrage contient aussi toute une humanité. L’évangile contient une humanité qu’il faut chercher. Encore faut-il le vouloir. »

    Marie-Armelle Beaulieu est rédactrice en chef de Terre Sainte magazine et correspondante du Monde de la Bible à Jérusalem.

    Source : Terre Sainte magazine 665 (2020) 18-21 (reproduit avec autorisation).

    --------------------------------

    Articles récents

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique