• Le texte franciscain du mois – 3 - Éditions franciscaines

    Le texte franciscain du mois – 3 - Éditions franciscaines

    En collaboration avec les Éditions franciscaines nous publierons Le texte franciscain du mois, étant en retard, vous recevrez aux deux semaines les 5 premiers et par la suite, un par mois. Merci aux  Éditions franciscaines de nous donner un aperçu du contenu du nouveau TOTUM.  L'Auteur des articles

     

    Le texte franciscain du mois – Février 2011

     

     

    http://ekladata.com/6on0DCVySC8ZhNL-jYZJeeJgf-g.jpgLe texte

     

    Entre-temps, tandis que de nombreux hommes […] s’étaient joints aux frères, le très bienheureux père François faisait route à travers la vallée de Spolète. Il parvint à un endroit, près de Bevagna[1], où se trouvait assemblée une très grande multitude d’oiseaux d’espèces diverses : colombes, corneilles et d’autres qu’on appelle ordinairement des moineaux.

     

    En les voyant, le très bienheureux serviteur de Dieu François, en homme d’une très grande ferveur et qui portait un grand sentiment de piété et de douceur même aux créatures inférieures et privées de raison, courut vers eux avec allégresse, laissant ses compagnons sur le chemin. Une fois qu’il fut assez près, voyant que les oiseaux l’attendaient, il les salua à sa manière habituelle. Mais voyant non sans étonnement que les oiseaux ne prenaient pas la fuite comme ils le font d’ordinaire, il fut rempli d’une joie immense et les pria humblement, disant qu’ils devaient entendre la parole de Dieu. Parmi les nombreuses choses qu’il leur dit, il ajouta encore celles-ci : « Mes frères les oiseaux, vous devez beaucoup louer votre Créateur et l’aimer toujours, lui qui vous a donné des plumes pour vous revêtir, des pennes pour voler et tout ce dont vous avez eu besoin. Dieu vous a rendus nobles parmi ses créatures et il vous a accordé d’habiter dans la pureté de l’air ; car comme vous ne semez ni ne moissonnez, lui-même ne vous en protège et gouverne pas moins, sans que vous vous en souciiez le moins du monde[2]. » À ces paroles, les petits oiseaux – à ce qu’il disait, lui et les frères qui s’étaient trouvés avec lui – exultèrent de façon étonnante, selon leur nature : ils commencèrent à allonger le cou, à étendre leurs ailes, à ouvrir le bec et à regarder vers lui. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait[3] et revenait, touchant leurs têtes et leurs corps de sa tunique. Enfin il les bénit et, après avoir fait un signe de croix, il leur donna congé de s’envoler pour aller dans un autre lieu. Quant au bienheureux père, il allait avec ses compagnons, se réjouissant sur son chemin[4], et il rendait grâces à Dieu[5], que toutes les créatures vénèrent par une confession suppliante[6].

     

    Comme il était déjà simple, par grâce et non par nature, il commença à s’accuser de négligence pour ne pas avoir prêché autrefois aux oiseaux, après qu’ils eurent écouté avec une si grande révérence la parole de Dieu. Il se produisit ainsi que, de ce jour, il exhortait avec sollicitude tous les volatiles, tous les animaux, tous les reptiles et toutes les créatures privées de sensibilité à la louange et à l’amour du Créateur, car chaque jour, après avoir invoqué le nom du Sauveur[7], il apprenait à connaître leur obéissance par sa propre expérience. 

     

    Le contexte

     

    Avec ce texte, nous quittons les sources franciscaines primaires, c’est-à-dire les écrits de François d’Assise, pour les sources secondaires, à savoir les biographies, témoignages et recueils de « dits » et de faits consacrés au petit Pauvre. La Vie du bienheureux François écrite par Thomas de Celano constitue la première légende[1] [1-suite] officielle du saint. Elle fut rédigée dans le sillage de sa canonisation – qui eut lieu le 16 juillet 1228, moins de deux ans après sa mort – et fut achevée au début de l’année 1229.

     

    Bien que le récit de la « Prédication aux oiseaux » apparaisse sept fois dans les sources franciscaines, aucune de celles-ci ne date l’événement, aussi est-on contraint de procéder par recoupements. 1C 57 traite de la tentative de François de se rendre en Syrie, en 1211, puis de son séjour à Damiette, en 1219 ; l’emploi du terme « entre-temps » comme premier mot de 1C 58 laisse clairement entendre que la prédication aux oiseaux a eu lieu dans l’intervalle. La précision : « tandis que de nombreux hommes s’étaient joints aux frères » confère une forte probabilité à la période 1215-1219.

     

    La seconde moitié des années 1210 est un temps de maturation du charisme franciscain, où François et ses frères partagent encore tous le même idéal. La pauvreté radicale, l’humilité et l’authenticité évangélique de la vie des Frères mineurs, désormais répandus dans toute la péninsule italienne, leur valent l’amitié de la population et l’estime de la plupart des autorités ecclésiastiques. Une lettre de l’évêque Jacques de Vitry, datant de 1216, témoigne que « le seigneur pape et les cardinaux les tiennent en grande révérence » et que, « par la grâce de Dieu, ils ont déjà produit un grand fruit et gagné de nombreuses personnes[2] ».

     

     

     

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    [1] Au Moyen Âge, une légende ne désigne pas une histoire merveilleuse mais un écrit destiné à être lu en public (legenda provient de « legere », « lire »). Le fait qu’en 1247, Thomas de Celano ait rédigé une seconde Vie de François explique pourquoi celle dont est extrait notre récit est habituellement appelée : « Première Vie ».

     

    [2] TM 3a (Jacques de Vitry, Lettre 1) ; traduction de M.-A. Polo de Beaulieu in François d’Assise, Écrits, Vies, témoignages, vol. 2, p. 3022-3023.

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    © Éditions franciscaines, 2010

     

       Le commentaire

     

     

    Dans le § 58 de la Vie du bienheureux François (1C 58), Thomas de Celano offre la plus ancienne version de la « Prédication aux oiseaux », qui a servi de source et de modèle à toutes les autres. Dans la mesure où son texte est à la fois le plus sobre et le plus fiable, c’est sur elle seule que nous focaliserons notre attention.

     

    La structure du récit est claire. Il comporte 1/ une situation initiale : François et quelques frères font route à travers la vallée de Spolète ; 2/ un événement déclencheur : une multitude d’oiseaux d’espèces diverses s’est rassemblée en un endroit proche du chemin ; 3/ trois actions consécutives de François : a/ il s’avance vers les oiseaux et les salue ; b/ puis, comme ceux-ci ne s’enfuient pas, il leur adresse une prédication ; c/ enfin, il les bénit et les congédie ; 4/ une situation finale : François et ses frères reprennent leur route dans la joie ; 5/ l’annonce d’un changement : le petit Pauvre décide de prêcher dorénavant la louange et l’amour de Dieu à toutes les créatures et il met cette résolution en pratique.

     

    Le texte insiste sur l’ardeur de la foi qui habite le cœur de François. Celui-ci est présenté comme un « homme d’une très grande ferveur » et, lorsqu’il voit que les oiseaux ne prennent pas la fuite, sa réaction immédiate est de leur annoncer la parole de Dieu. Cette observation permet de saisir combien le regard que pose François sur le monde qui l’entoure est toujours d’emblée un regard de foi. Le petit Pauvre ne voit jamais l’univers et les êtres qui le peuplent comme des réalités simplement naturelles, mais toujours comme des réalités créées. Tel que le contemple François, le monde rayonne de la gloire du Créateur et bruisse de sa présence. Qu’il s’agisse d’un animal, d’un végétal, d’un minéral ou d’un corps céleste, toute créature est, à ses yeux, aimée par Dieu et appelée à chanter sa louange et à lui rendre grâces. C’est pour cela qu’il considère les oiseaux, et plus généralement toutes les créatures, comme des frères et des sœurs. François éprouve, sans nul doute, une très grande affection pour les fleurs et les animaux, mais le motif profond de sa fraternité avec eux est qu’ils sont créés par le Dieu Trinité et que, comme lui, ils sortent des « mains » du Père.

     

    L’amour et la tendresse de François envers ses sœurs les créatures sont célèbres. 1C 58 affirme qu’il « portait un grand sentiment de piété et de douceur même aux créatures inférieures et privées de raison » et les « Sources franciscaines » rapportent des dizaines d’épisodes dans lesquels on le voit apprivoiser des mammifères, des oiseaux, des insectes… et jusqu’à un élément inanimé tel que le feu. « Même à l’égard des vers de terre, écrit Thomas de Celano, il brûlait d’un immense amour, car il avait lu cette parole exprimée au sujet du Sauveur : Moi, je suis un ver et non un homme (Ps 21 [22], 7) ; pour cette raison il les ramassait sur la route et les cachait dans un lieu sûr, pour qu’ils ne soient pas écrasés sous les pas des passants[1]. » À la phrase suivante, le même auteur explique que François faisait apporter du miel ou du vin aux abeilles, pour que le froid ne les fasse pas défaillir[2].

     

    Le secret de la familiarité de François avec les créatures et de l’obéissance qu’elles lui témoignent réside dans son attitude à leur égard, qui présente quatre traits caractéristiques. Premièrement, François n’éprouve aucune peur envers les créatures, mais bien plutôt une confiance lucide, nourrie par sa foi en la providence divine. L’épisode suivant, rapporté par la Passion de saint Verecondo, manifeste clairement cette confiance :

     

     

     

    « Et comme un soir, à la nuit tombée, il passait avec un frère compagnon par la route de San Verecondo chevauchant [un] ânon, les épaules et le dos couverts d’un rude sac, des travailleurs des champs l’appelèrent en disant : “Frère François, reste ici avec nous et ne va pas plus loin, car des loups sauvages rôdent par ici : ils vont dévorer ton âne et vous blesser.” Alors le bienheureux François dit : “Je n’ai jamais fait de mal à frère Loup pour qu’il ose dévorer notre frère Âne. Adieu, fils, et craignez Dieu !” C’est ainsi que frère François poursuivit son chemin sain et sauf.»[3]

     

    Deuxièmement, François refuse de profiter de son ascendant sur les autres créatures pour exercer une quelconque domination sur elles ou, simplement, pour les accaparer. Si Dieu les a créées libres, ce n’est certainement pas pour que lui, François, attente à leur liberté. Ce respect de l’autonomie des créatures apparaît deux fois dans la « Prédication aux oiseaux » : lorsqu’il est dit que François « pria humblement » ses frères ailés d’entendre la parole de Dieu et lorsque, après avoir béni les oiseaux, « il leur donna congé de s’envoler pour aller dans un autre lieu ». D’autres passages des « Sources franciscaines » mettent en évidence ce souci du petit Pauvre de restituer leur liberté aux animaux qui se sont attachés à lui. Ainsi, ayant apprivoisé une cigale, il dit au bout de huit jours à ses compagnons : « Donnons la permission à sœur Cigale de s’en aller où elle voudra, car elle nous a suffisamment consolés[4]. »

     

    Troisièmement, le regard de foi que pose le fondateur de la Fraternité mineure sur les créatures a pour effet que leur relation est, en réalité, toujours une relation à trois : François, les créatures et Dieu, leur Créateur commun. C’est dans cette perspective qu’il faut considérer l’obéissance des créatures envers le petit Pauvre, en distinguant le véritable destinataire (Dieu) du bénéficiaire (François) de cette obéissance. Thomas de Celano prend garde de préciser que c’est « après avoir invoqué le nom du Sauveur » que François apprenait à connaître, par sa propre expérience, l’obéissance des créatures. De même que, pour François, l’obéissance religieuse est fondamentalement une obéissance à l’Esprit Saint[5], c’est ultimement à Dieu, le Créateur et le Maître de l’histoire, et non à un homme que les créatures obéissent.

     

    Quatrièmement, François considère que, tout comme les êtres humains, les créatures dénuées de raison sont tenues de louer le Créateur et de lui rendre grâces. Dieu, en effet, est le Bien souverain, de qui vient tout bien et à qui appartient tout bien[6]. Non seulement les hommes, mais tous les animaux et végétaux reçoivent de lui la vie, les facultés qui sont les leurs et la nourriture qu’ils consomment. Les créatures inanimées, pour leur part, lui doivent l’existence et leur beauté. C’est pourquoi, quand il s’adresse aux créatures, François les exhorte, chacune à sa mesure, à la louange et à l’amour du Créateur. Le point de départ de cette pratique est justement l’épisode que nous étudions, où, pour la première fois semble-t-il, François invite expressément des créatures à louer Dieu et à l’aimer.

     

    Il importe de souligner que, dans la « Prédication aux oiseaux », François ne loue pas le Créateur pour les créatures mais convie celles-ci à louer Dieu : « Mes frères les oiseaux, vous devez beaucoup louer votre Créateur et l’aimer toujours… ». De fait, l’auteur de la louange n’est pas le petit Pauvre mais les volatiles eux-mêmes : « À ces paroles, les petits oiseaux […] exultèrent de façon étonnante, selon leur nature : ils commencèrent à allonger le cou, à étendre leurs ailes, à ouvrir le bec et à regarder vers lui. » On retrouve cette inspiration dans le Cantique de frère Soleil, rédigé en 1225. La où l’on traduisait auparavant : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur lune et les étoiles… ; pour frère vent… ; pour sœur eau… », la nouvelle traduction des « Sources franciscaines » invite à lire : « Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur lune et les étoiles… ; par frère vent… ; par sœur eau… »[7]. Le sens « pour » n’est pas rejeté, mais, conformément à la signification de la préposition « per » en dialecte ombrien, il est présenté comme second comparé au sens « par ». François ne cesse de rendre grâces à Dieu pour les biens qu’il nous donne, mais il croit aussi les créatures capables de louer Dieu par elles-mêmes ; c’est pourquoi, dans la « Prédication aux oiseaux » et le Cantique de frère Soleil, il les incite à louer leur Créateur.

     

     

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    [1] 1C 80.

     

    [2] Voir ibid.

     

    [3] TM 25 (Passion de saint Verecondo) ; traduction de M.-A. Polo de Beaulieu in op. cit., p. 3076. Comme dans la Bible, l’expression « craignez Dieu » signifie « reconnaissez la grandeur de Dieu et vénérez-le ».

     

    [4] CA 110 [LP 84]. Le terme latin traduit par « permission » est « licentia », qui signifie également « liberté ».

     

    [5] Voir TFM de janvier 2011, « Le commentaire ».

     

    [6] Voir ibid.

     

    [7] François d’Assise, Écrits, Vies, témoignages, vol. 1, p. 173-174.

     

    © Éditions franciscaines, 2010

     

     

     

    Pour nous, aujourd’hui

     

    Ce texte nous renvoie plusieurs questions concernant notre rapport à la création et aux créatures. La première, probablement la plus essentielle, est : quel regard posons-nous sur le monde et sur les êtres qui le peuplent ? Est-ce un regard calculateur et hostile ou, au contraire, émerveillé et fraternel ? C’est de l’émerveillement que jaillit la louange franciscaine.

     

    La deuxième question est : dans notre rapport au monde, aux créatures et à notre propre nature, sommes-nous sûrs de ne pas être habités par des peurs en partie inavouées ? Il faut une forte dose de confiance en Dieu et de désappropriation pour assumer sereinement les séquelles de notre finitude : la maladie, le vieillissement et la mort. Or, on ne peut être pleinement en communion avec la création que si l’on est réconcilié avec soi-même et avec elle.

     

    La troisième question est : respectons-nous vraiment la liberté des créatures et nous abstenons-nous de chercher à leur imposer notre domination ? Le livre de la Genèse nous enseigne que nous ne sommes pas propriétaires, mais gardiens et intendants du monde qui nous entoure (Gn 2, 15). C’est autour de ce troisième point que se joue la rencontre de la spiritualité franciscaine avec le mouvement écologique, et autour du premier point – le regard posé sur le monde et les créatures – que se situe l’apport spécifique de la famille franciscaine dans le domaine de l’écologie.

     

     

      © Éditions franciscaines, 2010

     

     

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