• Le texte franciscain du mois – 6 - Éditions franciscaines

    En collaborration avec les Editions franciscaines nous publierons Le texte franciscain du mois, étant en retard, vous recevrez plus rapidement les 6 premiers. Merci aux  Editions franciscaines de nous donner un apperçu du contenu du nouveau TOTUM.(le rédacteur  L'Auteur des articles

     

    Le texte franciscain du mois – Mai 2011

     

     

    Le texte : Compilation d’Assise, § 20 [LP 115]

     

    1-demeure-intime.gifDe même certains frères dirent-ils au bienheureux François : « Père, ne vois-tu pas que parfois les évêques ne nous laissent pas prêcher et que, durant de nombreux jours, ils nous laissent rester inactifs dans une contrée, avant que nous puissions prêcher au peuple ? Il serait mieux que tu obtiennes que les frères aient un privilège du seigneur pape – ce serait pour le salut des âmes ! » Il leur répondit en les reprenant sévèrement : « Vous, Frères mineurs, vous ne connaissez pas la volonté de Dieu et vous ne me laissez pas convertir le monde entier comme Dieu le veut ! Car, moi, je veux convertir d’abord les prélats par l’humilité et la révérence ; et lorsqu’ils verront votre vie sainte et votre révérence envers eux, ils vous demanderont eux-mêmes de prêcher et de convertir le peuple. Et ils vous amèneront celui-ci mieux que les privilèges que vous désirez, qui vous conduiront à l’orgueil. Et si vous êtes éloignés de toute convoitise [1] et incitez le peuple à rendre aux églises leur dû, ils vous demanderont eux-mêmes d’entendre en confession leur peuple – bien que vous ne deviez pas vous soucier de cela, car, s’ils se convertissent, ils trouveront bien des confesseurs. Moi pour ma part, le privilège que je veux tenir du Seigneur, c’est de n’avoir aucun privilège qui vienne de l’homme, si ce n’est de faire révérence à tous et, par obéissance à la sainte Règle, de les convertir tous par l’exemple plus que par la parole. »

     

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    [1] Le mot « convoitise » traduit le terme latin « avaritia ».

     

    Traduction de F. Delmas-Goyon in François d’Assise, Écrits, Vies,

    Témoignages, J. Dalarun dir., Paris, 2010, vol. 1, p. 1239-1241

     

     

    © Éditions du Cerf / Éditions franciscaines, 2011

     Le contexte

     

    Après son retour d’Orient (1220), François d’Assise a choisi frère Léon pour être son confesseur et secrétaire et celui-ci fut très probablement son compagnon le plus intime. Léon tient une place unique dans l’histoire franciscaine car il s’est voulu le gardien de la mémoire de François et il s’est employé à coucher par écrit ses souvenirs personnels le concernant, ainsi que ceux d’autres frères proches du petit Pauvre, auxquels il a servi de scribe.[1] C’est son attachement à la personne du saint qui nous vaut de détenir deux manuscrits autographes de ce dernier – le parchemin où figurent les Louanges de Dieu et la Bénédiction à frère Léon, conservé au Sacro Convento d’Assise, et le Billet à frère Léon, exposé dans la cathédrale de Spolète –, qu’il considérait comme des reliques et a gardés précieusement. Léon fut, dans sa jeunesse, le témoin privilégié des dernières années de François mais il est mort âgé, en 1271, et sa mémoire a été marquée par l’évolution de l’Ordre mineur et les jugements négatifs qu’il portait à ce sujet. Il aurait, en outre, bénéficié de plusieurs apparitions du petit Pauvre,[2] qui possédaient à ses yeux au moins autant de réalité que ses souvenirs vécus. Léon accorde une place centrale aux ultimes années de la vie de François, dont il dessine un portrait très humain, exposant les terribles souffrances que lui causaient ses maladies, l’immense foi et le courage qui l’habitaient, mais aussi ses moments d’abattement et ses accès de colère. Il souligne l’âpreté du combat qu’a livré François contre l’abandon, par ses frères, de certaines valeurs qu’il tenait pour fondamentales et sa volonté de se situer, au milieu d’eux, comme un exemple et un modèle de la vocation de Frère mineur. [3]

     

    Léon ne s’est jamais soucié de tirer un récit structuré de la liasse de parchemins sur lesquels il avait noté ses souvenirs des paroles et des actes de François. Il s’est contenté de rédiger des fiches, dont la plupart ont été composées avant le 11 août 1246 et incluses dans le paquet de documents que lui-même, Rufin et Ange ont envoyé au ministre général Crescent de Iesi. [4] Ces fiches constituent la source des passages correspondants de la Vita secunda de Thomas de Celano. Celles qui n’ont pas de parallèle dans cette dernière ont, presque toutes, été écrites ultérieurement. Par le biais de Conrad d’Offida, qui fut le confident de Léon dans sa vieillesse, les textes léonins sont parvenus à Pierre de Jean Olivi, puis à Ubertin de Casale et Ange Clareno, les trois chefs de file de la mouvance des Spirituels. Ceux-ci en ont fait un abondant usage dans leur lutte pour l’observance littérale et sans glose de la Règle. Les épisodes les plus polémiques – CA 16, 17 et 21 – et certains passages de CA 56 et 101-106 ont fait l’objet d’une réécriture tardive. Les fiches de Léon ont été perdues au XIVe siècle mais leur contenu a été retranscrit, avec plus ou moins de surcharges, dans de nombreux recueils médiévaux. La Compilation d’Assise, [5] qui date de 1311, n’est pas le plus ancien d’entre eux mais elle est presque complète et son texte est proche de celui des fiches originelles, c’est pourquoi toutes les éditions des « Sources franciscaines » l’ont choisie comme écrit de référence.

     

     

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    [1] Voir l’introduction de S. Piron aux écrits de Léon in François d’Assise, Écrits, Vies, témoignages, vol. 1, p. 1167-1170.

    [2] Voir Actus 38.

    [3] Voir TFM de décembre 2010, « Le contexte ».

    [4] Voir TFM d’avril 2011, « Le contexte ».

    [5] Ce recueil a reçu plusieurs titres. On l’a d’abord nommé Legenda antiqua, puis Légende de Pérouse, eu égard au lieu où est conservé le manuscrit qui le contient. Comme celui-ci a été rédigé, en fait, à Assise et que le terme « légende » est inexact, l’appellation Compilation d’Assise s’est imposée au cours des dernières décennies.


    Le paragraphe que nous étudions n’acquiert tout son sens que dans le contexte des dernières années de la vie de François, au cours desquelles la Fraternité mineure a commencé de se transformer en un ordre de prédicateurs. Cette mutation, voulue par un nombre croissant de frères clercs et encouragée par le Saint-Siège, n’a rien de fortuite. Les dernières décennies du XIIe siècle et la première moitié du XIIIe ont vu, en effet, l’essor du ministère de la prédication, qui est vite devenu le plus performant des outils de formation du peuple chrétien. La papauté n’a pas tardé à en mesurer l’importance et s’est attachée à le promouvoir. Or cette activité exigeait des prêtres bien formés, menant une existence édifiante et attentifs à la vie concrète des gens. Le Saint-Siège a poussé le clergé dominicain et franciscain, qui présentait ces qualités, à se spécialiser dans ce ministère. Celui-ci s’accordait avec la vocation des Frères prêcheurs et ils s’y sont rapidement investis. En revanche, la vocation initiale des Frères mineurs, non cléricale, axée sur la manière d’être et non sur la mission, en était fort éloignée. L’engagement massif des clercs franciscains dans ce service d’Église s’est effectué au prix d’une profonde évolution et, même, d’une redéfinition de l’identité de la Fraternité mineure.

     

     

    Le commentaire

     

    Contrairement à la prédication de la pénitence, qui était ouverte aux laïcs et à laquelle François et ses compagnons se sont adonnés dès la naissance de la Fraternité mineure, la prédication liturgique et pastorale était réservée aux seuls prêtres. Son exercice était soumis à l’autorité des évêques diocésains et, à moins de bénéficier d’un privilège d’exemption accordé par le pape, aucun prédicateur ne pouvait la pratiquer sans y avoir été expressément autorisé par l’ordinaire du lieu. C’est pour un excellent motif, à savoir le salut des âmes, que des frères clercs viennent demander au petit Pauvre de leur obtenir un tel privilège. Pourtant, la réplique de celui-ci leur oppose, d’un ton passionné, un refus clair et définitif. François est à ce point irrité par leur requête qu’il se retranche même verbalement de la communauté des frères : « Vous, Frères mineurs, vous ne connaissez pas la volonté de Dieu et vous ne me laissez pas convertir le monde entier comme Dieu le veut ! Car moi… »

     

    La réponse de François appelle trois remarques. Tout d’abord, par-delà ses interlocuteurs directs, il s’adresse à – et vise – l’ensemble des Frères mineurs. C’est le signe que sa réaction est liée à l’évolution de l’Ordre et qu’un aspect essentiel de la spiritualité franciscaine lui paraît gravement menacé. Ensuite, ses paroles établissent une vive opposition, sur le plan de la connaissance, entre lui-même et les frères venus lui parler. Non seulement ceux-ci ignorent la volonté de Dieu, mais ils sont incapables de prendre en compte des données autres que leurs objectifs personnels et la réussite de leur action. François, pour sa part, affirme connaître le vouloir divin et pose sur le peuple chrétien, qu’il considère en sa globalité, un regard bien plus large et profond que le leur. Il met en lumière l’inéluctable conséquence de la démarche qu’ils préconisent : l’émergence d’un conflit entre l’Ordre mineur et le clergé local, et dévoile l’esprit d’appropriation et l’orgueil qui les animent. Enfin, François expose sa conception de l’engagement des frères dans l’Église et en montre les fruits. Celle-ci est fondée sur l’attitude de minorité et mise sur la dynamique engendrée par la confiance mutuelle entre les divers acteurs pastoraux. En devenant des spécialistes de la prédication, obnubilés par l’efficacité de leur agir, les Frères mineurs risquent de se situer exclusivement dans le registre du faire ; François voudrait qu’ils demeurent dans celui de l’être. La sévérité de ses remontrances vient de ce que leur soif trop humaine de succès ruine la « pastorale de l’obéissance et du service » que lui et les premiers frères ont élaborée et qu’il sait être conforme à la volonté de Dieu. Il faut, certes, œuvrer à la conversion des chrétiens, mais pas n’importe comment. La stratégie de François est de « les convertir tous par l’exemple plus que par la parole » et, comme en témoigne Léon, il restera fidèle à cette ligne de conduite jusqu’à son dernier souffle.

     

    L'aspect de la spiritualité franciscaine que contredit et met en danger la demande des frères prédicateurs est la minorité. Celle-ci, pour les disciples du petit Pauvre, ne constitue pas une valeur parmi d’autres mais caractérise la nature même de leur insertion dans la société et de leur rapport aux autres. C’est la minorité, et non la pauvreté, que François et les premiers frères ont identifiée comme la notion la plus apte à définir leur vocation, ainsi que le révèle leur choix, vers 1215, du nom de « Frères mineurs ». Or, en latin, le comparatif « minor » signifie « plus petit », « moindre ». Ce terme implique donc une idée d’abaissement. Mais de quelle sorte d’abaissement s’agit-il ? Les paroles de François rapportées par Léon nous livrent une première indication. Il y est question d’humilité, de révérence envers les dignitaires ecclésiastiques et de respect des droits du clergé séculier. Trois passages de la Règle non bullata (1221) apportent d’autres éléments de réponse et vont nous permettre de comprendre en profondeur ce qu’est la minorité :

     

    « Semblablement, que tous les frères n’aient en cela aucun pouvoir ni domination, surtout entre eux. Car, comme le Seigneur dit dans l’Évangile : Les princes des peuples les dominent, et ceux qui sont plus grands exercent sur eux le pouvoir (Mt 20, 25). Il n’en sera pas ainsi parmi les frères. Mais quiconque voudra se faire plus grand [maior] parmi eux, qu’il soit leur ministre et serviteur. Et que celui qui est plus grand parmi eux se fasse comme le plus petit [minor] [1]. »

     

    « Que tous les frères, en quelque lieu qu’ils se trouvent chez autrui pour servir ou pour travailler, […] soient plus petits [minores] et soumis à tous ceux qui sont dans la même maison [2]. »

     

    « Les frères qui s’en vont [parmi les sarrasins et autres infidèles] peuvent vivre spirituellement parmi eux de deux manières. Une manière est de ne faire ni disputes ni querelles, mais d’être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu (1P 2, 13) et de confesser qu’ils sont chrétiens. L’autre manière est, lorsqu’ils verraient que cela plaît au Seigneur, d’annoncer la parole de Dieu, pour qu’ils croient en Dieu tout-puissant, Père et Fils et Esprit saint […] [3]. »

     

    Le premier texte décrit le comportement que doivent avoir les Frères mineurs les uns envers les autres ; le deuxième, leur comportement en contexte professionnel ou pastoral ; le troisième, leur comportement en mission. Dans les trois cas, la conduite que François exige d’eux est rigoureusement identique : n’exercer aucun pouvoir ni domination sur quiconque, être soumis à tous et se faire le serviteur de tous. Telle est la teneur que François confère à la minorité, qu’il résume ainsi dans la Lettre aux fidèles : « Jamais nous ne devons désirer être au-dessus des autres, mais nous devons plutôt être des serviteurs et soumis à toute créature humaine à cause de Dieu [4] ». Il faut souligner le caractère inouï et scandaleux, pour l’époque, du troisième texte. Lorsque François dicte ces lignes, chrétiens et musulmans sont en guerre depuis cinq siècles, beaucoup de théologiens tiennent l’Islam pour une œuvre satanique et rares sont ceux qui condamnent l’emploi de la violence pour obtenir la conversion des « infidèles ». François, lui, respecte pleinement la liberté des musulmans et demande à ses frères d’avoir envers eux exactement la même attitude qu’envers les chrétiens.

     

    La sollicitation d’un privilège d’exemption s’oppose de front à la minorité car elle veut soustraire les frères à l’autorité du clergé local alors que la minorité leur enjoint d’être soumis à tous. On comprend mieux, dès lors, le refus catégorique de François, qu’il réitère avec force dans son Testament :

     

    « J’interdis fermement, par obéissance, à tous les frères, où qu’ils soient, d’oser demander aucune lettre à la curie romaine par eux-mêmes ou par personne interposée, ni pour une église, ni pour un autre lieu, ni sous prétexte de prédication, ni en raison de la persécution de leurs corps ; mais partout où ils ne seraient pas reçus, qu’ils fuient en une autre terre (Mt 10, 23) […] [5]. »

     

    On objectera que passer son temps à occuper la dernière place et à se faire piétiner par les autres est une attitude malsaine et contre-nature, qui relève de la névrose. Y aurait-il donc quelque chose de psychologiquement pernicieux dans la minorité ? La réponse est négative car la minorité résulte d’un libre choix spirituel et non d’un dérèglement psychique. Renoncer à exercer un pouvoir sur autrui et se mettre à son service ne signifie pas, ici, abdiquer sa liberté mais inscrire en Dieu sa relation avec lui. La soumission de la personne mineure n’a rien de lâche ni de servile ; au contraire, la minorité requiert le courage de dénoncer l’injustice et, lorsqu’il le faut, d’oser dire à autrui sa vérité, mais ce afin qu’il grandisse, non pour le blesser ou le dominer. La minorité est la marque spécifique de l’ « être au monde » franciscain.

     

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    [1]1Reg 5, 9-15 ; traduction de J.-F. Godet Calogeras in François d’Assise, op.cit., p. 195.

    [2]1Reg 7, 1-2 ; traduction de J.-F. Godet Calogeras in ibid., p. 198.

    [3]1Reg 16, 5-7 ; traduction de J.-F. Godet Calogeras in ibid., p. 208-209. On notera que le texte grec original de 1P 2, 13 a : « soyez soumis à toute institution humaine à cause du Seigneur », mais que la traduction latine, seule accessible à François, donne : « soyez soumis à toute créature humaine à cause de Dieu ».

    [4]2LFid 47.

    [5]Test 25-26.

     

    Pour nous, aujourd’hui

     

    L’homme est un être qui se projette dans l’avenir et a naturellement tendance à bâtir des projets. C’est une chose bonne, à condition de ne pas absolutiser ses projets ni de faire de ses activités des chasses gardées. Les frères prédicateurs venus demander à François l’obtention d’un privilège pontifical ne parvenaient pas, avons-nous dit, à dépasser le cadre de leurs visées personnelles et à accéder à une vision d’ensemble de l’Église et de ses besoins pastoraux. Et nous-mêmes, quelle est notre attitude en la matière ? Nous comportons-nous en propriétaires égoïstes de notre emploi, de notre mission et des tâches plus humbles qui nous incombent, ou bien les exerçons-nous comme autant de services, destinés à contribuer au bien commun ?

     

    « Ne vois-tu pas que parfois les évêques ne nous laissent pas prêcher et que, durant de nombreux jours, ils nous laissent rester inactifs dans une contrée ? » / « Lorsqu’ils verront votre vie sainte et votre révérence envers eux, ils vous demanderont eux-mêmes de prêcher et de convertir le peuple. » Quel regard portons-nous sur nos collègues et partenaires dans la conduite de nos activités ? Voyons-nous en eux des obstacles ou des rivaux, comme les frères prédicateurs, ou bien les considérons-nous comme des alliés, dignes de confiance et doués d’un réel dynamisme spirituel, à l’instar de François ?

     

    Enfin, dans les diverses sphères de notre vie sociale, quels sont les aspects de notre comportement marqués par l’esprit de minorité et ceux assujettis à l’orgueil et au désir de domination ? Il est bien difficile de demeurer longtemps dans l’attitude de minorité car le pouvoir et la domination exercent un puissant attrait sur les pécheurs que nous sommes et nous ne cessons de dériver dans leur direction. Aussi est-il bon de nous remémorer souvent cette maxime de François : « Jamais nous ne devons désirer être au-dessus des autres, mais nous devons plutôt être des serviteurs et soumis à toute créature humaine à cause de Dieu ».

     

       © Éditions franciscaines, 2011 

    « La perle du jour -audio- 2.25Livre - L’HUMILITE DE DIEU -Sr Ilia Delio, O.S.F. »

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