• QUAND UN A-DIEU S’ENVISAGE - Revue MESSAGE

    Mars - avril 2018

    QUAND UN A-DIEU S’ENVISAGE

    « S’il m’arrivait un jour – et ce pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays. 
    Qu’ils acceptent que le Maître unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais­je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes laissées dans l’indifférence de l’anonnymat.


    Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui là qui frapperait aveuglément.


    J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères, en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à celui qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort ; il me paraît important de le professer. Je ne vois pas en effet comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de meurtre.


    C’est trop cher payé ce que l’on appellera peut ­être la “ grâce du martyr ” que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y re trouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Evangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Eglise, précisément en Algérie, et, déjà, dans le respect des croyants musulmans. Ma mort évidemment paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : “ Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! ” Mais ceux­là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité.


    Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui ses enfants de l’Islam tels qu’il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette joie ­là, envers et malgré tout. Dans ce merci où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d'aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères, et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et, toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi, je le veux, ce merci, et cet « à­ dieu » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. Amen ! Incha Allah. »


    Ce texte est le testament de Christian de Chergé. Sa rédaction fut commencée le 1er décembre 1993 et achevé le 1er janvier 1994. Christian en avait confié la garde à son frère Gérard, son filleul. Au moment de la mort des frères, après quelques jours de réflexion, la famille décida de le porter à la connaissance du grand public. Il fut pu blié dans les journaux français et algériens. Ce texte, extrêmement émouvant, est, dans sa simplicité apparente, d’une très grande profondeur théologique et spirituelle.


    Tiré de « Prier 15 jours avec Christian de Chergé,

    prieur des moines de Tibhirine »,

    par Christian Salenson, Nouvelle Cité

    source Revue MESSAGE

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