• « Toute Vie est belle » - Alice

    « Toute Vie est belle » - AliceCe texte, entretien avec Bertand Révillion à l’occasion de la sortie du livre « Toute Vie est belle » de Henri Gesmier et du journaliste Antoine Belliet (édition Salvator, 2014)

    Entretien avec Bertrand Révillion trouvé dans la revue « Prier » n° 367 décembre 2014.

    Cet entretien que je découvre, est pour moi un véritable cadeau. Aussi, je me fais un plaisir de vous l’offrir (sans vous livrer mes propres commentaires !)

     Dans la Joie, l’Espérance et la Paix du Christ, fruits de l’Amour,

    Alice

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    « Toute Vie est belle »

    Henri Gesmier a passé 30 ans en prison à Fleury-Mérogis… en tant qu’éducateur. Il vit aujourd’hui avec les chapelains du Mont-Saint-Michel. Chaque soir, dans l’église rendue à sa solitude, il prie, fraternellement relié à tant de vies cabossées.

    B.R. : Une anecdote vous raconte bien ! Le matin même de votre ordination diaconale, quelques mois avant que vous deveniez prêtre, vous avez tenu à aller travailler à la prison…

    H.G. J’aurai pu poser un jour de congé, mais j’ai pensé que mon ordination aurait davantage de sens si j’y arrivais le cœur peuplé de rencontres faites à la prison ce matin-là. C’était une manière d’inviter quelques détenus à cette célébration où j’effectuais un pas de plus vers le don de ma vie. Au moment de l’offertoire, le célébrant fait un geste fort qui a pour moi beaucoup d’importance. Il verse symboliquement quelques gouttes d’eau dans le vin mêlant l’humain et le divin, la terre et le ciel. A cet instant, je pense à des personnes précises : l’infirmière près du malade, le détenu dans sa cellule, l’ouvrier sur le toit… Peu importe que ces gens soient ou non chrétiens. Ils sont là, proches, au cœur de la messe célébrée avec eux et pour eux.

    B.R. D’où vous est venu ce désir de travailler comme éducateur dans l’une des plus grandes prisons d’Europe ?

    H.G. Je le dois à Laurent, un ancien de l’orphelinat où j’ai passé mon enfance. Nous nous sommes écrit pendant son séjour en prison. Au-bas d’une de ses lettres, il y avait cette surprenante suggestion : « Pourquoi ne viendrais-tu pas faire l’école en prison ? » Ma mère est morte quand j’avais 2 ans. Sans elle, mon père était perdu. Il n’arrivait plus à tenir la petite exploitation agricole familiale. Alors, il a accepté d’être employé à la ferme dans un orphelinat où nous avons été placés, mon frère et moi. J’ai partagé cette vie de pension, les dortoirs, la discipline, les prières… Un monde clos. Si j’étais blessé par la situation que je vivais, je n’en avais pas vraiment conscience. Mais je voyais mes petits camarades pleurer souvent pendant des heures, la nuit. J’aurais voulu les consoler mais je ne me sentais impuissant. Comment dévier la route de la tristesse ? Je les ai beaucoup écoutés. Et sans doute suis-je devenu sensible à la blessure de l’autre. Je crois que c’est avec l’histoire de ma propre vie que Dieu a tricoté ma vocation. On a la foi de son histoire ! On peut transformer ses propres blessures en don.

    B.R. Dieu fait-il de nos fragilités une force ?

    H.G. « C’est lorsque je suis faible que je suis fort » dit saint Paul. Je suis touché par ce passage de l’Evangile où Jésus rencontre la veuve de Naïm, qui vient de perdre son fils. Devant la détresse de cette femme de cette femme, le texte dit que le Christ fut envahi de pitié, littéralement « pris aux entrailles ». Parfois, lorsqu’un détenu me racontait sa dégringolade, je ne savais pas quoi dire, bien conscient qu’il m’était impossible de changer son passé. J’étais, moi aussi, bouleversé au point, parfois, que mes yeux s’embuaient de larmes.

    B.R. L’orphelinat était tenu, comme souvent à l’époque, par des religieuses…

    H.R. Des vies enfouies, données, plongées dans la plus totale humilité. Ce climat de fraternité, de présence silencieuse, de partage, a sans doute nourri mon désir, dès 12 ans, de devenir prêtre. Je percevais dans ma petite tête d’enfant ce qu’il y avait de grands à donner sa vie. Je regardais souvent le portrait de Don Bosco.

    B.R. Un jour, alors que vous étiez à Fleury-Mérogis depuis plus de 20 ans, la standardiste a reçu un appel pour le ’’ père Riton’’. Elle ne voyait pas du tout de qui il s’agissait ! Elle a été très surprise en découvrant votre statut de prêtre.

    H.G. A Fleury-Mérogis, je n’étais pas un aumônier, mais un éducateur parmi d’autres. J’ai voulu vivre ma vocation au cœur de la vie carcérale, en proximité avec les détenus et le personnel de détention. Me laissant bousculer par l’incroyance, la révolte, la violence, ne cherchant pas d’abord à convertir, mais simplement à être-là, aux côtés de ces vies brisées. Si j’avais commencé par décliner mon identité, de nombreuses rencontres auraient été impossibles. Parfois, après de longs mois de compagnonnage, certains devinaient. Une parole devenait possible. Je crois que les choses les plus vraies, on ne les impose pas ; on laisse l’autre les découvrir… Je vais vous raconter une anecdote : un jeune devait être libéré dans la semaine. Il avait confiance en moi. Il s’est arrangé pour que nous puissions nous parler avant son départ. Il ne savait pas que j’étais prêtre. Il m’a dit : « je voudrais me confesser ! » -«  Tu es croyant ? », lui ai-je demandé. « Pas du tout. Le Bon Dieu, le ciel, les curés, tout ça, c’est de la foutaise. » -«  Alors, pourquoi vouloir te confesser ? » -«  Se confesser, c’est ouvrir son cœur à quelqu’un qui ne va pas me juger ! » Il avait compris, sans doute maladroitement mais en vérité, le mystère de la miséricorde !

    B.R. Ce choix de vivre votre ministère dans l’enfouissement…

    H.G. a été le fruit d’un discernement progressif. Jeune adulte, j’ai beaucoup cherché, écouté, regardé cette Eglise qui vivait les mutations du concile Vatican II. Je voulais être prêtre et plonger en pleine pâte humaine, prioritairement en proximité avec celles et ceux qui vivent loin de l’Eglise. C’est important que des chrétiens vivent ainsi aux frontières, en dialogue avec d’autres modes de vie, d’autres cultures, d’autres manières de penser. Et parmi ces croyants, quelques prêtres expérimentant ce que vous appelez enfouissement : non pas pour se cacher et avancer masqué, mais pour rejoindre cette part d’humanité qui ne met jamais les pieds dans nos églises ! Ce charisme particulier, j’ai pu le vivre en rejoignant la Mission de France, ce diocèse sans territoire au service des autres diocèses, vivant la vocation prioritaire de se faire proche des « lointains ». Sa création a été voulue par le cardinal Suhard qui avait compris l’urgence d’aller vers le monde de l’incroyance. Un jour, il avait convoqué le père Talva (cofondateur du NID, une association d’aide aux prostituées) car il avait appris qu’il enlevait sa soutane (alors obligatoire) quand il allait visiter le monde de la prostitution. Le prêtre lui expliqua son discret ministère d’écoute. D’abord surpris, l’archevêque le regarda et, après un silence, il lui dit : « Merci de rappeler à votre évêque qu’il a aussi des paroissiennes à qui il n’a pas envoyé de prêtre ! »

    B.R. Le jour de votre ordination presbytérale, l’une d’elles était présente.

    H.G. Michèle avait quitté la prostitution et s’était engagée au Nid. J’étais impressionné par sa force d’espérance. Elle répétait souvent que « même si on a une histoire difficile, il est possible de d’en sortir ». C’était à mes yeux, très important qu’elle soit (avec d’anciens camarades de l’orphelinat, d’anciens prisonniers…) témoin de mon ordination, pour me rappeler que j’étais d’abord donné comme prêtre aux fragiles, aux paumés, aux sans voix.

    B.R. Comment rejoindre le Christ derrière les visages de ces existences blessées ?

    H.G. En ayant la certitude que la rencontre est possible avec Lui au travers de l’autre. Dans cette rencontre non inscrite à l’agenda, ce coup de fil qui s’éternise, cet appel imprévu… Il est là. Jésus nous rejoint comme par effraction dans l’instant présent où l’autre crie au secours, hurle sa révolte, murmure sa peine, pleure de solitude. A Fleury-Mérogis, j’ai essayé d’être disponible à l’instant présent, à ce moment inattendu où le détenu va vous confier ce qu’il n’a jamais dit à personne. Je me souviens d’un gars qui venait s’asseoir dans mon bureau. Il avait commis un acte très grave. Pendant des semaines, il était resté dans son coin sans dire un mot. Puis un jour, il m’a raconté sa vie. Je crois qu’en prison, on communique d’abord par la présence. Le temps s’arrête. Il ne faut pas être pressé.

    B.R. Faut-il laisser la vérité se faire jour progressivement ?

    H.G. La prison est un lieu paradoxal de vérité. Il faut beaucoup de temps pour accepter le regard sur ses actes. Le détenu a besoin d’être accompagné pour y arriver. Alors il se trouve à la croisée des chemins : soit il sombre dans la désespérance, dévoré par la culpabilité, soit il avance vers la possibilité de se pardonner. Rude parcours où il faut découvrir, souvent dans les larmes, que la personne ne se réduit pas à ses actes, aussi effroyables soient-ils. L’assassin que j’ai devant moi n’est pas que son crime. C’est une personne créée par Dieu.

    B.R. Dieu habite-t-il en prison ?

    H.G. Dieu vit là où l’homme souffre. Alors, oui, Dieu « habite » en prison. Au milieu de la folie, de la violence, il y a des hommes et des femmes qui, malgré les barreaux et le poids du passé, trouvent la force de poser des gestes humbles de fraternité. Des gestes qui contribuent à restaurer l’humanité. Fragilité, beauté de toute vie humaine.

    B.R. Comment prier en un tel lieu ?

    H.G. Combien de fois, lorsque j’allais voir un détenu, ai-je fredonné : « Dieu, viens à mon aide ! » Comment prier face à des situations apparemment sans issue ? En osant une prière qui renonce à l’illusoire toute –puissance. Accepter, tout prêtre que je suis, de ne pas pouvoir « faire de miracle » ! Transformer mes limites en terreau de ma prière. Le ministère du prêtre est celui du don aux hommes. Il faut se donner sans calcul, sans souci d’efficacité ; comme ce « serviteur inutile » qu’évoque l’Evangile. Un jour, un ami curé de paroisse m’a demandé de le remplacer pour un enterrement. Quelques jours auparavant, j’avais rédigé un dossier de permission pour deux jeunes qui souhaitaient se rendre aux obsèques de leur grand-mère. Le matin de la célébration, sur le parvis de l’église, nous avons été mutuellement très surpris de nous retrouver là. Ils se sont mis à pleurer. « Oui, c’est bien Henri, l’éducateur de Fleury. Je vous expliquerai tout à l’heure », leur ai-je glissé. Au moment de la bénédiction du corps, j’ai demandé aux gendarmes de leur enlever les menottes. Un peu plus tard, je les ai rejoints dans leur cellule pour leur expliquer mon choix de vie. C’est devenu un secret entre nous, qu’ils n’ont jamais trahi. Ce jour-là, il s’est passé quelque chose d’important dans leur cœur… A leur sortie de prison, ils ont voulu qu’on se rencontre.

    B.R. Nous approchons de Noël. Un temps particulièrement difficile à vivre en prison…

    H.G. Oui. Les détenus pensent à leur famille, à leurs enfants, à la fête. Il faut trouver des gestes de médiation pour vivre un peu l’Avent en prison. C’est pour cela que nous avons lancé l’opération « colis de Noël » avec l’aumônier du bâtiment et le Secours catholique. A l’époque, il a fallu batailler avec le chef qui voulait mettre les détenus en rang d’oignons pour faire la distribution à la va-vite ! « On ne fera pas comme ça, Chef ! » lui ai-je dit. Et j’ai obtenu d’aller porter chaque paquet aux gars dans leur cellule. Prendre le temps d’une poignée de main, d’un regard, de quelques mots. Oser souhaiter, malgré tout, un joyeux Noël ! C’est la fête du dépôt de Dieu dans le cœur de l’homme. De tout homme, quoi qu’il est fait, car le Christ ne choisit pas de naître dans le cœur de l’un plutôt que de l’autre. A Noël, Dieu vient se proposer dans le monde entier. Et il s’en remet à nous, à notre fragilité, pour faire cette proposition.

    B.R. Vous avez choisi, après votre retraite professionnelle, de venir vivre au Mont-Saint-Michel. Changement total d’horizon !

    H.G. En effet, le paysage n’est pas franchement le même ! Mais c’est la même vocation. On peut avoir l’impression que les prêtres de la Mission de France sont tout entier donnés à l’action. Mais ils sont aussi, profondément, des priants. J’ai autrefois envisagé de devenir moine. Eh bien, je pense aujourd’hui que le prêtre de la Mission de France engagé dans le monde du travail, au plus près des urgences et des fragilités de l’homme, est une sorte de moine ! Il vit une forme de solitude, inséré au milieu de réalités humaines très éloignées de l’Eglise, qui lui permet de porter le monde dans sa prière personnelle sans s’en écarter. En fin de journée, lorsque le Mont se vide de ses touristes-en lointain héritier des moines qui ont construit l’abbaye-, je vais prier à l’église. Mon téléphone n’est jamais loin : chaque soir, depuis des années, je tiens, par un coup de fil, un mot, un texte, à faire un petit signe d’amitié à celles et ceux que Dieu a mis sur ma route. Ils me parlent de leur vie. Je les écoute. Et je sais qu’à travers moi, le Christ les écoute et les prend sur son cœur.

     

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