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« Salut, reine Sagesse » Formation franciscaine

« Salut, reine Sagesse »

 

Salutation des vertus

1 Salut, reine Sagesse, que le Seigneur te sauve avec ta sœur, sainte pure Simplicité.

2 Dame sainte Pauvreté, que le Seigneur te sauve avec ta sœur, sainte Humilité.

3 Dame sainte Charité, que le Seigneur te sauve avec ta sœur, sainte Obéissance.

4 Très saintes vertus, que le Seigneur vous sauve toutes, lui de qui vous venez et procédez.

5 Il n’est absolument aucun homme dans le monde entier qui puisse avoir une d’entre vous, si d’abord il ne meurt.

6 Qui en a une et n’offense pas les autres les a toutes.

7 Et qui en offense une n’en a aucune et les offense toutes.

8 Et chacune confond les vices et les péchés.

9 Sainte Sagesse confond Satan et toutes ses malices.

10 Pure sainte Simplicité confond toute la sagesse de ce monde et la sagesse du corps.

11 Sainte Pauvreté confond toute cupidité et avarice et les soucis de ce siècle.

12 Sainte Humilité confond l’orgueil et tous les hommes qui sont dans le monde, et semblablement tout ce qui est dans le monde.

13 Sainte Charité confond toutes les tentations diaboliques et charnelles et toutes les craintes charnelles.

14 Sainte Obéissance confond toutes les volontés corporelles et charnelles

15 et [le bon frère mineur][1] tient son corps mortifié pour l’obéissance envers l’esprit et pour l’obéissance envers son frère ;

16 et il est soumis et subordonné à tous les hommes qui sont dans le monde,

17 et non seulement aux seuls hommes, mais aussi à toutes les bêtes et tous les fauves,

18 pour qu’ils puissent faire de lui ce qu’ils voudront, autant qu’il leur sera donné d’en haut par le Seigneur.

Admonition 27

1 Où est charité et sagesse,

là ni crainte ni ignorance.

2 Où est patience et humilité,

là ni colère ni trouble.

3 Où est pauvreté avec allégresse,

là ni cupidité ni avarice.

4 Où est quiétude et méditation,

là ni souci ni errance.

5 Où est la crainte du Seigneur pour garder son foyer,

là l’ennemi ne peut trouver place pour entrer.

6 Où est miséricorde et discernement,

là ni récrimination ni endurcissement.

Présentation de la Salutation des vertus

Sept prières de François d’Assise[2] appartiennent au genre littéraire de la lauda (louange), qui était fort populaire dans le monde latin durant la première moitié du XIIIe siècle et dont les racines sont à la fois chevaleresques et liturgiques. L’une de ces prières est la Salutation des vertus (SalV), dont l’authenticité est indiscutable puisqu’elle figure dans pas moins de trente-huit manuscrits médiévaux, au nombre desquels le célèbre manuscrit 338 de la bibliothèque communale d’Assise. Il est impossible de dater SalV avec précision mais les spécialistes s’accordent sur le fait que cette prière a été composée durant la première moitié des années 1220. En effet, l’affirmation que les vertus ont besoin d’être sauvées et l’opposition marquée entre l’esprit de Dieu et l’esprit du monde témoignent que SalV est née dans un contexte troublé, qui correspond à la crise générée par l’évolution de la fraternité Mineure. Dans les années qui ont suivi son retour d’Orient, François a vécu douloureusement cette évolution, qui détournait les frères de la pauvreté, de la minorité et de l’humilité primitives, au point de connaître deux années de profonde dépression (1221-1223).

On a cru un temps que la Salutation des vertus et la Salutation de la bienheureuse Vierge Marie, dont le style et la forme sont très proches, étaient liées mais la recherche récente a montré que ces textes sont indépendants l’un de l’autre. Il y a, par ailleurs, une indéniable parenté entre SalV et l’Admonition 27 (Adm 27), qui ne relève pas du genre littéraire de la lauda mais présente elle aussi des couples de vertus, qu’elle oppose aux couples de vices correspondants. Enfin, SalV est un des rares écrits de François, avec la Règle, le Testament, le Cantique de frère Soleil et l’une ou l’autre Admonition, mentionnés dans les Vies médiévales du Poverello, en l’occurrence dans un paragraphe du Mémorial de Thomas de Celano dédié à la vertu de simplicité (2C 189).

Le franciscain néerlandais Jan Hoeberichts, qui a consacré une étude détaillée à la Salutation des vertus, a établi que cette prière est structurée en quatre parties. La première partie (SalV 1-4) consiste en une salutation des six vertus évoquées par François, réparties en trois couples de sœurs (Sagesse et Simplicité / Pauvreté et Humilité / Charité et Obéissance), qu’il demande à Dieu de sauver. La deuxième partie (SalV 5-8) traite de l’acquisition de ces vertus, de leur solidarité et de leur action, en demandant à nouveau à Dieu de les sauver. La troisième partie (SalV 9-14) expose la spécificité de chaque vertu, qui réside dans les vices et péchés qu’elle combat et qu’elle vainc. La quatrième partie (SalV 15-18) est plus délicate à cerner. Une lecture superficielle de ce passage laisserait penser qu’il s’agit d’une simple extension de l’analyse de la vertu d’obéissance mais un examen plus attentif montre que nous avons affaire à un nouveau développement.

Il n’est guère possible que le terme suus, employé en SalV 15 pour qualifier les noms corpus et frater : « son corps » et « son frère », renvoie à l’obéissance, puisque celle-ci est incorporelle et a des sœurs – les autres vertus – mais pas de frères. Ce terme renvoie donc à un personnage implicite : le « bon frère mineur », que François donne pour modèle à ses frères et qui constitue le véritable sujet de SalV 15-18. Ce sous-entendu n’a rien d’étonnant quand on sait que François d’Assise raisonne par association d’idées, comme en témoignent maints passages de ses écrits, sans toujours prévenir son lecteur lorsqu’il saute du coq à l’âne. Cette quatrième partie est d’une richesse exceptionnelle car elle lie l’ascèse (le bon frère mineur « tient son corps mortifié ») et deux thèmes clés de la spiritualité franciscaine : l’obéissance spirituelle et l’attitude de minorité, qu’expriment les formules « l’obéissance envers son frère » et « il est soumis et subordonné à tous les hommes qui sont dans le monde ». Mieux : en étendant cette soumission « à toutes les bêtes et tous les fauves », autant qu’il leur est donné par Dieu, SalV 17-18 énonce une thèse qui n’apparaît nulle part ailleurs dans les écrits de François : la minorité universelle, pratiquée à l’égard non seulement des hommes mais également des animaux.

L’opposition entre l’esprit de Dieu et l’esprit du monde (que François nomme aussi l’esprit de la chair), l’interdépendance des vertus et le combat des vertus et des vices sont des thèmes qui apparaissent dans d’autres écrits du Poverello, en particulier la Règle non bullata[3]. Ils remontent au moins au IVe siècle – on les trouve sous la plume de saint Ambroise et de saint Augustin – et étaient largement diffusés à l’époque de François. Avec l’inclusion de la minorité dans sa dernière partie, la Salutation des vertus déploie les quatre facettes de la désappropriation, à savoir la pauvreté (envers les biens matériels), l’humilité (vis-à-vis de Dieu), l’obéissance (à l’égard de la volonté propre) et la minorité (dans la relation à autrui)[4], auxquelles elle adjoint la simplicité, qu’elle encadre par les deux vertus suprêmes que sont la sagesse et la charité.

François Delmas-Goyon, ofs, Buc (78)

 

Les vertus et la sagesse selon François d’Assise

S’appuyant sur Aristote, Thomas d’Aquin définit la vertu comme « une disposition acquise [habitus], qui favorise le bon agir et rend bon celui qui la possède en orientant durablement son âme vers le bien ». Malgré sa justesse, cette définition n’aurait pas satisfait François d’Assise car elle omet une donnée capitale à ses yeux : le fait que les vertus procèdent de Dieu et sont l’expression de la puissance divine à l’œuvre en nos cœurs. François considère, en effet, toutes choses selon une perspective de foi et, de ce point de vue, les vertus sont les armes maîtresses de l’Esprit Saint dans le combat qui l’oppose à l’esprit du monde. Aussi n’est-il pas étonnant, vu l’importance que revêt le combat spirituel dans l’Évangile et dans la spiritualité franciscaine, que les vertus occupent une place de choix dans ses écrits.

La perspective de foi gouverne tout le discours de François sur les vertus. De fait, les six vertus citées en SalV 1-4 sont toutes liées à la foi et déclarées saintes, et nulle vertu purement naturelle[5] ne figure dans cette énumération : la sagesse est le plus haut don du Saint Esprit et la charité, la principale vertu théologale ; la pauvreté et l’obéissance constituent deux des trois vœux prononcés par les consacrés ; puisque SalV s’adresse aux frères mineurs, la simplicité et l’humilité sont à entendre en un sens spirituel. Il en va de même des autres textes de François traitant des vertus. Adm 27 nomme en premier lieu le binôme charité/sagesse, que suivent l’humilité et la pauvreté, associées à deux fruits de l’Esprit[6] : la patience et la joie ; viennent ensuite un don de l’Esprit : la crainte de Dieu, trois vertus monastiques : la quiétude, la méditation et le discernement [discretio], et la miséricorde, qui possède chez François une dimension spirituelle. 1Reg 17, 14-16 recense, de son côté, six vertus déjà évoquées : l’humilité, la patience, la simplicité, la crainte, la sagesse et la charité, plus un nouveau fruit de l’Esprit : la paix. Le fait que les vertus aient pour adversaires, en SalV 9-14, Satan, les tentations diaboliques, la cupidité, les valeurs mondaines et les volontés charnelles confirme que SalV a bien pour thème le combat spirituel.

Alors qu’en Adm 27, les vertus sont simplement citées et placées sur un pied d’égalité, en SalV 1-4, elles sont à la fois personnifiées et hiérarchisées. Seule, en effet, la première vertu de chaque couple se voit décerner un titre de noblesse : reine Sagesse, dame Pauvreté, dame Charité, tandis que la seconde, présentée comme sa sœur, n’en reçoit pas. Au sein de la tierce majeure, la vertu royale de sagesse possède une claire préséance sur les vertus de pauvreté et de charité. Le plus important, cependant, est d’élucider la nature du lien unissant les deux vertus composant chaque couple : la seconde est-elle, pour la première, une égale, une aide ou une servante ? La préposition cum, qui conjoint ces deux vertus, possède dans la Salutation des vertus – comme dans le Cantique de frère Soleil – un double sens : d’une part, elle signifie « avec » et exprime l’accompagnement ; d’autre part, elle signifie « par » et exprime le moyen. Ainsi, c’est avec et par la simplicité que Dieu sauve la sagesse, avec et par l’humilité qu’Il sauve la pauvreté, avec et par l’obéissance qu’Il sauve la charité.

Pourquoi ces vertus ont-elles besoin d’être sauvées ? Parce qu’elles sont menacées par les multiples tentations auxquelles Satan nous soumet, en s’appuyant sur les vices enracinés en nos cœurs : cupidité, avarice, orgueil… Or l’homme est faible et cède facilement à ses penchants mauvais. L’autre raison pour laquelle ces vertus sont en danger est contextuelle : l’évolution de la fraternité mineure fait craindre à François que ses frères perdent les vertus évangéliques de pauvreté, de minorité et d’humilité chères à son cœur, au profit d’une réussite et d’une notoriété relevant de la sagesse de ce monde et non de la sagesse divine. C’est pourquoi les vertus doivent s’épauler l’une l’autre et, avec l’aide de la grâce, maintenir les frères mineurs sur l’humble voie de la sagesse spirituelle, en confondant – le verbe confundo est à entendre au sens de « couvrir de honte », « réfuter » – les vices et les fausses valeurs prônées par la sagesse charnelle. L’examen des forces adverses combattues par les vertus est, à cet égard, éclairant : toutes sont sous l’emprise directe de l’esprit du monde, attisé par Satan, et nourrissent la sagesse mondaine.

On comprend, dès lors, pourquoi c’est à Sagesse et non à Charité que François donne le titre de reine. Le combat spirituel se ramène toujours à un choix entre deux voies : celle de la sagesse spirituelle, où l’homme se laisse guider par l’Esprit Saint, et celle de la sagesse charnelle, où il se laisse dominer par l’esprit du monde. En ce sens, Sagesse gouverne les autres vertus et s’oppose frontalement à Satan, le Prince de ce monde. Mais elle ne peut l’emporter qu’avec le secours de la vertu la plus apte à confondre la sagesse charnelle, à savoir Simplicité. Celle-ci, en effet, est toute franchise et spontanéité – simplex signifie, étymologiquement, « sans plis » – ; l’ambition, la vaine gloire et l’hypocrisie lui sont étrangères et elle n’accepte que les rapports humains désintéressés et authentiques. Cette vertu qu’appréciait tant François éclaire ainsi les zones d’ombres dans lesquelles mûrissent les vices et les mauvaises pensées et, par sa seule présence, elle les débusque et en manifeste l’inanité.

François Delmas-Goyon, ofs, Buc (78)

 

[1] Les mots « le bon frère mineur », ajoutés pour éclairer le sens du texte, ne figurent ni dans le texte latin originel ni dans la traduction française des sources franciscaines (François d’Assise. Écrits, Vies, témoignages, vol. 1, p. 160-161) ; c’est pourquoi ils apparaissent entre crochets.

[2] À savoir les Louanges de Dieu, l’Exhortation à la louange de Dieu, les Louanges pour toutes les heures, le Cantique de frère Soleil, l’Audite Poverelle, la Salutation de la bienheureuse Vierge Marie et la Salutation des vertus.

[3] Cf., par exemple, 1Reg 17, 14-16 : « L’esprit du Seigneur veut que la chair soit mortifiée et méprisée, vile et abjecte et infamante. Et il s’applique à l’humilité et à la patience, et à la pure simplicité et à la vraie paix de l’esprit. Et toujours, par-dessus tout, il désire la crainte divine et la sagesse divine et l’amour divin du Père et du Fils et de l’Esprit Saint. »

[4] Cf. François Delmas-Goyon, « Dieu, le Bien souverain » in Arbre n° 332 (10-12/2019), p. 20-22.

[5] Les vertus naturelles – par opposition aux vertus théologales (foi, espérance, charité) et aux dons du Saint Esprit (sagesse, intelligence, science, force, conseil, piété, crainte) – désignent toutes les vertus dont l’acquisition n’exige pas l’intervention de la grâce divine.

[6] Tout comme celle des sept dons, la liste des douze fruits du Saint Esprit provient des lettres de saint Paul. Ces fruits (amour, joie, paix, patience, longanimité, bonté, bénignité, mansuétude, fidélité, modestie, continence, chasteté) manifestent la fécondité spirituelle de l’ouverture du cœur humain à l’Esprit de Dieu.

SOURCE  Articles FDG pour Arbre n° 336 : François Delmas-Goyon, ofs,

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