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Formation Franciscaine continue : Discernement et miséricorde dans la Lettre à un ministre

Discernement et miséricorde dans la Lettre à un ministre

Les lettres personnelles de François d’Assise ont sans doute été nombreuses mais seules nous sont parvenues la Lettre à Antoine, la Lettre à frère Léon et la Lettre à un ministre. L’authenticité de la Lettre à un ministre, transmise par une douzaine de manuscrits des XIVe et XVe siècles, est avérée. Au vu de la seconde partie du texte (LMin 13-22), qui précise la manière de traiter les frères qui ont péché et que François envisageait d’insérer dans la Règle, il convient de situer sa rédaction entre 1221 et 1223, durant la phase d’élaboration de la Règle bullata. Le seul problème posé par cet écrit concerne l’identité de son destinataire, qu’aucune source fiable ne mentionne. S’agit-il du ministre général, frère Élie, ou d’un ministre provincial ? L’opinion des historiens est partagée car la seconde partie du document, de nature juridique et relative à la vie de la religion mineure en son ensemble, laisserait penser que cette lettre est adressée au ministre général, tandis que la première partie, d’ordre intime et spirituel, ferait plutôt pencher la balance en faveur d’un ministre provincial. La forte personnalité de frère Élie et le fait que la phrase 12 présente les subordonnés de ce ministre comme étant les gardiens, et non les ministres provinciaux, me conduisent à partager l’opinion de la majorité des spécialistes, pour qui le destinataire est un ministre provincial.

 

Ce pauvre ministre a bien du mal à assumer sa tâche car, manifestement, les frères dont il a la charge résistent à son autorité et lui en font voir de toutes les couleurs. À tel point qu’il a perdu la paix intérieure et que, ne parvenant plus à prier sereinement, il envisage de démissionner pour partir vivre en ermite. À l’occasion d’une rencontre « en présentiel » ou dans une lettre, il a confié ce projet à François et la Lettre à un ministre constitue la réponse de celui-ci. Pour bien la comprendre, il convient de préciser que le mot « ermitage », figurant à la phrase 8, ne traduit pas eremus, terme par lequel les sources franciscaines désignent les petites fraternités contemplatives implantées dans des lieux déserts (Greccio, Carceri…), mais eremitorium, qui n’apparaît nulle part ailleurs dans les écrits de François. En latin médiéval, le terme eremitorium désigne le lieu de vie d’un ermite solitaire. Le désir – ou plutôt la tentation – du destinataire de la Lettre à un ministre n’est donc pas de rejoindre une fraternité franciscaine contemplative mais d’abandonner le mode de vie fraternel pour mener, en solitaire, une existence érémitique.

Les phrases 2 à 8 exposent le discernement opéré par François concernant le cas de ce ministre, dont la clé réside dans la conception franciscaine de l’autorité et de l’obéissance. Comme en témoignent les chapitres 4 à 6 de la Règle non bullata, le chapitre 10 de la Règle bullata et les Admonitions 3 et 4, l’exercice de l’autorité relève, pour François, exclusivement du service : le ministre est le serviteur de ses frères et, sans jamais s’approprier le pouvoir qu’il a reçu, il doit s’employer à satisfaire leurs besoins. Cela va si loin qu’en 2Reg 10, 5, François déclare que les ministres doivent avoir tant de familiarité envers les frères qui leur sont confiés « que ceux-ci puissent leur parler et agir avec eux comme des seigneurs avec leurs serviteurs ». Selon cette perspective, les contrariétés, voire les souffrances, que le ministre endure du fait des frères sont à considérer comme des épreuves, destinées à le faire progresser dans la désappropriation et l’amour fraternel. Il s’ensuit que si l’Esprit Saint a élu un frère pour qu’il devienne ministre, c’est dans l’exercice de cette charge que celui-ci doit vivre sa relation à Dieu et il doit « vouloir ainsi et pas autre chose ». Le motif du refus, par François, que son destinataire parte mener une vie d’ermite solitaire est explicité dans l’Admonition 3, où l’on peut lire : « Et s’il supportait la persécution de quelques-uns, qu’il les aime davantage à cause de Dieu. Car celui qui supporte la persécution plutôt que de vouloir être séparé de ses frères demeure vraiment dans l’obéissance parfaite, car il [livre] son âme pour ses frères. » (Adm 3, 8-9) Comme on le voit, l’obéissance véritable de LMin 4 correspond à l’obéissance parfaite d’Adm 3, 9 et consiste à rester fidèle aux frères dont on a reçu la charge : loin de fuir ceux-ci, le ministre se doit de les servir et de les aimer tels qu’ils sont, non pas tels qu’il les voudrait. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’expression paradoxale : « et ne veuille pas qu’ils soient meilleurs chrétiens », sous-entendu : « afin qu’ils te fassent moins souffrir ».

 

Les phrases 9 à 12 traitent de la miséricorde que François exhorte son interlocuteur à manifester à l’égard des frères qui ont péché. Celle-ci est, pour un ministre, une vertu tellement fondamentale qu’elle constitue, selon François, le révélateur de sa vie spirituelle : « Et en ceci je veux connaître si tu aimes le Seigneur et moi, son serviteur et le tien » (LMin 9). Or c’est d’abord et avant tout dans le regard que le ministre pose sur les frères que s’exerce cette miséricorde : « qu’il n’y ait au monde aucun frère qui ait péché autant qu’il aura pu pécher et qui, après avoir vu tes yeux, ne s’en aille jamais sans ta miséricorde » (ibid.) Les paroles que prononce le ministre sont, certes, importantes mais elles sont secondes. En amont de tout discours, il y a l’accueil de l’autre et la qualité de cet accueil dépend entièrement du regard que nous posons sur lui. Telle est la leçon essentielle que le Poverello rappelle à ce ministre. En outre, si le regard que porte le ministre sur ses frères s’améliore, le regard que ceux-ci portent sur lui en retour a toutes les chances d’évoluer positivement et c’est toute leur relation qui, progressivement, s’apaisera.

Source :François Delmas-Goyon, ofs, Buc (Arbre 339)

 

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