En collaboration avec les Éditions franciscaines nous publierons Le texte franciscain du mois, étant en retard, vous recevrez aux deux semaines les 5 premiers et par la suite, un par mois. Merci aux Éditions franciscaines de nous donner un aperçu du contenu du nouveau TOTUM.
Présentation: En mars 2010, les Éditions franciscaines et les Éditions du Cerf
ont publié conjointement une
version entièrement renouvelée des « Sources franciscaines », sous le titre : François d’Assise, Écrits, Vies, témoignages.
« Le Texte franciscain du mois » a pour objectif de faire découvrir la richesse de la spiritualité franciscaine en proposant tous les mois, de décembre 2010 à juin 2011 et d’octobre 2011
à juin 2012, un extrait de cet ouvrage, suivi d’un commentaire historique et spirituel. Chaque année, les textes seront présentés selon l’ordre chronologique.
Les Éditions franciscaines ont confié la rédaction de ces dossiers mensuels à François Delmas-Goyon. Membre de l'équipe des traducteurs, il est aussi l'auteur du livre : Saint François
d'Assise le frère de toute créature.
Thierry Gournay, Michel Deleu et Jacques Dalarun,
Comité de pilotage du projet éditorial.
Le texte franciscain du mois – (déc 2010)
Le texte : saint François d’Assise, Testament (extrait)
14 Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire, mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile. 15 Et moi, je le fis écrire en peu de mots et simplement, et le seigneur pape me confirma[1]. 16 Et ceux qui venaient pour recevoir cette vie, tout ce qu’ils pouvaient avoir[2], ils le donnaient aux pauvres ; et ils se contentaient d’une seule tunique, rapiécée au-dedans et au-dehors, ceux qui voulaient, avec une ceinture et des braies. 17 Et nous ne voulions pas avoir plus. 18 Nous disions l’office, les clercs comme les autres clercs, les laïcs disaient le Pater noster[3]; et nous demeurions bien volontiers dans les églises. 19 Et nous étions illettrés[4] et soumis à tous.
20 Et moi je travaillais de mes mains[5] et je veux travailler ; et je veux fermement que tous les autres frères travaillent d’une besogne qui relève de l’honnêteté. 21 Que ceux qui ne savent pas apprennent, non à cause du cupide désir de recevoir le prix du travail, mais à cause de l’exemple et pour chasser l’oisiveté. 22 Et quand on ne nous donnerait pas le prix du travail, recourons à la table du Seigneur en demandant l’aumône de porte en porte.
23 Comme salutation, le Seigneur me révéla que nous devions dire : « Que le Seigneur te donne la paix[6]. »
Traduction de J.-F. Godet-Calogeras in François d’Assise,Écrits, Vies, témoignages, J. Dalarun dir., Paris, 2010, vol. 1, p. 310-311
© Éditions du Cerf / Éditions franciscaines, 2010
[1] Allusion à la rencontre de 1209, à Rome, entre Innocent III et le groupe des premiers compagnons.
[4] « Illettré » traduit le mot latin « idiota ».
Le contexte
François d’Assise dicta vraisemblablement son Testament au cours de son séjour à l’ermitage des Celle de Cortone, en mai-juin 1226. Depuis plusieurs années il était gravement malade, souffrant en particulier du paludisme et d’une infection des yeux qui l’avait rendu presque aveugle. Il mourut dans la soirée du 3 octobre 1226, âgé de quarante-quatre ou quarante-cinq ans.
Jeune adulte, François avait été saisi par Dieu, ce qui l’avait amené, vingt ans plus tôt, à rompre avec sa famille et son milieu — il était marchand drapier — pour consacrer entièrement sa vie au Seigneur. Après deux années d’existence solitaire, des compagnons commencèrent à le rejoindre. En 1209, les frères étaient une douzaine ; ils logeaient dans une cabane, refusaient tout contact avec l’argent, travaillaient comme journaliers, mendiaient leur pitance lorsque la nourriture manquait, soignaient les lépreux et prêchaient la pénitence sur les places publiques. L’effectif du groupe augmenta ensuite de façon exponentielle : une centaine vers 1212, un millier entre 1215 et 1217, environ cinq mille à la mort du petit Pauvre (surnom donné à François).
Cette croissance s’accompagna d’une progressive institutionnalisation, dont François fut l’un des grands artisans. En 1217, les provinces et la charge de ministre[1] provincial furent créées ; en 1220, une année de noviciat fut instaurée ; le 29 novembre 1223, le pape Honorius III approuva la Règle bullata écrite par François, scellant ainsi la transformation du groupe des Frères mineurs[2] en un ordre religieux reconnu par l’Église. Cependant, dans le sillage de cette évolution, se produisit une mutation de la Fraternité mineure contre laquelle le petit Pauvre s’éleva avec vigueur car elle détournait les frères de leur forme de vie initiale. Alors que celle-ci était axée sur la pauvreté, la minorité et la fraternisation avec les exclus, dès 1220 des habitations « en dur » apparurent et les frères commencèrent à s’investir dans la prédication pastorale. Fin 1223, la première école de théologie de l’Ordre fut fondée à Bologne. François essaya, dans un premier temps, d’endiguer ce processus, mais celui-ci était irréversible. Mesurant l’inanité de ses efforts, il abandonna le gouvernement de la Fraternité en septembre 1220.
Loin de baisser les bras, François poursuivit la lutte sur un autre registre : renonçant à la carte du pouvoir institutionnel, qui ne pouvait le mener qu’à une impasse, il joua celle de l’autorité charismatique, qu’il possédait en tant que fondateur de la Fraternité mineure. Ses six dernières années d’existence furent marquées par le souci constant de faire de sa vie un exemple et un modèle pour ses frères, et c’est durant cette période qu’il rédigea ou dicta la quasi-totalité de ses écrits, afin de leur faire connaître sa volonté. Le Testament y occupe une place de choix, car il constitue son ultime tentative pour exposer à ses frères la véritable teneur de leur vocation et le sens authentique de la Règle.
© Éditions franciscaines, 2010
[1] Étymologiquement, le mot « ministre » signifie « serviteur ».
[2] En latin, « minor » est un comparatif qui signifie « plus petit ». L’expression « Frères mineurs » constitue l’appellation officielle des Franciscains.
Le Chant de la création
© Editions franciscaines
(illustration J. Bourdeaux)
Le commentaire
Le Testament de François d’Assise comporte trois parties. La première fait mémoire de la rencontre du petit Pauvre avec les lépreux (Test 1-3), de sa foi envers le Christ et l’Église (Test 4-13) et de l’expérience primitive de la Fraternité mineure (Test 14-23). La deuxième contient des prescriptions relatives à la vie des frères, concernant la pauvreté, la minorité, l’obéissance et l’office divin (Test 24-33). La troisième expose la finalité de cet écrit (Test 34-41).
La clé d’interprétation du Testament se trouve dans la dernière partie. Ce texte, déclare François, « est un souvenir, une admonition, une exhortation, et mon testament que moi, frère François, tout petit, je vous fais, mes frères bénis, pour que nous observions mieux catholiquement la Règle que nous avons promise » (Test 34). Le petit Pauvre ne fait pas qu’évoquer des événements passés ; il invite ses frères à les méditer en leur cœur. La raison en est double. D’une part, les faits rapportés sont choisis avec soin. L’évocation de la pauvreté (Test 16-17), de l’itinérance (Test 18b), de la minorité (Test 19) et du travail manuel (Test 20a) pratiqués dans les premiers temps répond aux principales dérives qui, selon François, sont survenues dans les derniers : acquisition de maisons, et bientôt d’églises, en pierre ; perte du sens de l’itinérance ; volonté d’obtenir des privilèges pontificaux afin de pouvoir prêcher librement ; abandon du travail manuel au profit de la mendicité, qui deviendra rapidement l’unique ressource de l’Ordre. D’autre part, comme en témoigne Test 14, François tient les faits qu’il relate pour des fruits de la providence divine. La naissance de la Fraternité mineure, à l’instar de sa conversion personnelle, constitue une « histoire sainte », voulue et opérée par Dieu. François est convaincu que l’agir des premiers frères a été guidé et fécondé par la grâce, aussi est-il crucial, à ses yeux, que l’Ordre mineur conserve l’esprit de ses origines.
François synthétise le style de vie des premiers temps par l’expression : « vivre selon la forme du saint Évangile » (Test 14). Il vise par là la pratique des préceptes et conseils contenus dans les évangiles, en particulier le Discours sur la montagne (Mt 5-7). Mais ce n’est pas tout. Ces préceptes et conseils doivent être vécus à l’exemple de Jésus. Le petit Pauvre utilise souvent, dans ses écrits, une formule inspirée de 1P 2, 21 : « suivre l’enseignement et les traces de notre Seigneur Jésus Christ ». Or « ces deux expressions sont deux façons de traduire la même révélation reçue par François au début de son expérience de fraternité[1] ». Vivre selon la forme du saint Évangile exige donc de suivre le chemin radical de pauvreté, de minorité et d’obéissance au Père qu’a emprunté Jésus. Durant sa vie publique, le Christ a vécu d’aumônes et n’avait nul endroit où poser sa tête (voir Mt 8, 20). Lui, le Fils de Dieu, a accepté de se faire serviteur et d’être soumis à tous, y compris à ses bourreaux. Enfin, à Gethsémani, il a « mis sa volonté dans la volonté du Père » (2LFid 10 ; voir Lc 22, 42). Telle est la voie que les premiers frères ont suivie et que le petit Pauvre désire voir la Fraternité mineure continuer de suivre.
François n’est ni un intégriste ni un nostalgique du passé. Cet ex-marchand a la tête dans le ciel mais les pieds sur la terre. La Règle, dont il assume pleinement la paternité, prend acte de l’évolution de l’Ordre concernant l’habitat et l’activité des frères. Mais la Règle ne peut jouer son rôle de « charte de vie » pour les Frères mineurs que si l’esprit de l’Évangile continue d’inspirer la façon dont ceux-ci la mettent en pratique. Le Testament a précisément pour but de garder actif cet esprit.
Concrètement, « vivre selon la forme du saint Évangile » signifie privilégier l’être sur l’avoir, en adoptant une manière humble et pauvre de se rapporter à Dieu, aux autres et à l’ensemble des créatures. François dénonce avec une grande ardeur la recherche de privilèges car être mineur, c’est renoncer à toute domination sur autrui et être soumis à tous ; obtenir de Rome un privilège, fût-ce pour prêcher sans entraves au peuple, relève d’un « choix de pouvoir et d’affirmation de soi », qui entraîne de facto « la perte de l’identité de Frère mineur[2] ». Les deux sont incompatibles. François n’est nullement hostile à l’engagement pastoral de ses frères prêtres, mais cet engagement ne doit pas se faire au détriment de la minorité. Abandonner celle-ci sous prétexte d’efficacité est une erreur désastreuse et le fruit d’un grave aveuglement, comme il le clame avec véhémence :
« Vous, Frères mineurs, vous ne connaissez pas la volonté de Dieu et vous ne me laissez pas convertir le monde entier comme Dieu le veut ! Car, moi, je veux convertir d’abord les prélats par l’humilité et la révérence ; et lorsqu’ils verront votre vie sainte et votre révérence envers eux, ils vous demanderont eux-mêmes de prêcher et de convertir le peuple. Et ils vous amèneront celui-ci mieux que les privilèges que vous désirez, qui vous conduiront à l’orgueil[3].»
Cette diatribe est d’autant plus virulente que François se retranche du groupe des frères, qu’il apostrophe à la deuxième personne (« Vous, Frères mineurs… ! »). Il s’agit toutefois d’un cas isolé, que l’impétuosité d’une réaction « à chaud » suffit à expliquer. Le Testament, pour sa part, considère les frères comme un don de Dieu : « après que le Seigneur m’eut donné des frères… » (Test 14). Et cela vaut non seulement pour les premiers temps de la Fraternité mineure, mais aussi pour les derniers, comme l’atteste l’expression : « mes frères bénis », rencontrée en Test 34. Malgré les tensions existant entre lui et le courant majoritaire de l’Ordre, c’est tout autant en 1226 qu’en 1208 que François reconnaît en ses frères un cadeau de Dieu.
Nous terminons en attirant l’attention sur la salutation révélée par Dieu à François : « Que le Seigneur te donne la paix. » (Test 23), à laquelle le petit Pauvre tenait beaucoup. François a beaucoup œuvré pour la paix, que ce soit en rencontrant pacifiquement le sultan d’Égypte en pleine Ve croisade, en réconciliant l’évêque et le podestat d’Assise en 1225… ou en établissant un pacte entre un loup féroce, parce qu’affamé, et les habitants de la cité de Gubbio. Cependant, si la paix qu’il invoque et cherche à promouvoir désarme la violence sévissant dans le monde, elle a sa source en Dieu. C’est la paix que le Christ a instaurée « par le sang de sa croix » (Col 1, 20). Une paix qui ne s’acquiert ni par la force ni par l’habileté, mais se reçoit comme un don et s’accueille dans la foi. Une paix qui exige une réponse de l’homme, laquelle, pour François, implique le rejet de toute forme de possession égoïste. Seul un individu désapproprié peut être artisan de paix et devenir vraiment frère.
© Éditions franciscaines, 2010
[1] Pietro Maranesi, L’Eredità di Francesco. Lettura storico-critica del Testamento, Assisi, 2009, p. 218.
[3] CA 20 (François d’Assise, Écrits, Vies, témoignages, vol. 1, p. 1240).
Pour nous, aujourd’hui
Le premier enseignement qui peut être tiré du texte que nous venons d’étudier réside dans l’acte même de relire son passé. La personne est une réalité qui s’édifie au fil du temps ; elle est le sujet d’une histoire. Saint Augustin, l’auteur de ce chef-d’œuvre que sont Les Confessions, tenait, à juste titre, la mémoire pour la plus spirituelle des facultés humaines. Tout homme, a fortiori tout chrétien, est invité à faire de temps à autre une pause pour considérer, sans ressentiment ni complaisance mais avec bienveillance et gratitude, l’histoire qui est la sienne. Par-delà nos souffrances et nos errements, Dieu accomplit des merveilles dans notre vie ; encore faut-il que nous sachions les voir et l’en remercier. En s’exclamant sur son lit de mort : « Béni sois-tu, Seigneur, de m’avoir créée ! », sainte Claire — qui aimait à se présenter comme la « petite plante » de François — nous en offre un splendide exemple.
Cette considération de notre existence peut aussi nous aider à voir dans nos parents, nos amis et nos relations des frères et des sœurs aimés de Dieu. Tel collègue, tel voisin pénible, voire franchement odieux, ne nous renvoie-t-il pas l’image de notre propre violence et asocialité ? Lui aussi est à l’image de Dieu. Pour lui aussi le Christ a donné sa vie. Même s’il nous est impossible de voir en lui un don du ciel, il est en notre pouvoir de nous efforcer de changer notre regard sur lui et de travailler à établir une véritable paix entre nous et lui. Le secret de la réussite, en ce domaine, se nomme : force d’âme, pardon, attention à l’autre et esprit de service.
Enfin, l’extrait de la Compilation d’Assise cité plus haut nous convie à nous interroger sur les buts que nous nous fixons et sur les moyens que nous employons pour les atteindre. Sont-ils réellement conformes à l’Évangile ? Peu d’entre nous sont appelés à un engagement aussi radical que celui de François, mais tous, nous sommes appelés à vivre, là où nous sommes, le détachement des biens de ce monde et la minorité. Tous, nous sommes appelés à suivre, à notre mesure, l’enseignement et les traces de Jésus Christ.
Source © Éditions du Cerf / Éditions franciscaines, 2010