• Saurais-je jamais aimer, Seigneur ? - Revue ''MESSAGE'' mai - juin 2018

    « MESSAGE » mai - juin 2018

    Saurais-je jamais aimer, Seigneur ?                 

     

    Ce poème de Jacopone de Todi, que je ne connaissais pas, m’a été envoyé avec l’invitation suivante : « Comment ce texte résonne-t-il en moi dans ce contexte de la Cordelle ? »

    La Cordelle est le premier lieu où les frères franciscains, envoyés par saint François en France, se sont installés en 1217. A l’ombre de la basilique sainte Marie Madeleine, patronne des pénitents, ce couvent abandonné durant 150 ans, est devenu, vers 1950, un ermitage. J’ai la chance d’y demeurer depuis quelques mois avec deux frères, et de participer à la réflexion de renouvellement de ce projet selon deux axes complémentaires : la vie érémitique franciscaine et l’écologie intégrale. Ajoutons seulement pour introduire que la vie érémitique franciscaine, selon la « règle des ermitages » écrite par saint François, est une vie fraternelle à trois ou quatre frères, mais centrée prioritairement sur la solitude, la quête et la louange de Dieu.

    A première lecture, rapide, ce texte de Jacopone m’est apparu étrange et lointain. Étrange par son style poétique, mais étrangeté sans doute renforcée du fait de la traduction qui donne un rythme accroché, peu limpide. Mais étrange et lointain surtout, sans doute, parce que mystique, et que je ne suis pas familier de ces épanchements avec Dieu, alors même que mon cœur de chrétien est fait pour le désirer et s’unir à Lui. Mais j’ai vécu jusque-là ma vie spirituelle principalement à travers les médiations humaines, et notamment l’une ou l’autre relation privilégiée qui m’a donné la conscience vive de vivre de l’Amour de Dieu et en Dieu : « Qui aime connaît Dieu » (Jean). J’ai aussi goûté Dieu dans sa fidélité à m’inspirer dans les missions qui m’ont été confiées, au cœur d’une vie très active. Bref, j’ai plus goûté son action que Lui-même, comme je me suis longtemps d’avantage perçu dans ce que je faisais que pour ce que je suis. Aujourd’hui, j’aborde sur la rive du silence, que je refoule encore sous mes soucis et tracas, et finalement mon incapacité à consentir à ce que les choses soient comme elles sont, parce qu’elles sont bien ainsi ; à commencer par moi, sans doute. Au creuset de l’ermitage, j’affronte la solitude tenace, sans faux fuyants, et ces premiers mois me font sentir, douloureusement mais dans l’espérance, que La rencontre amoureuse de Dieu ne peut être que de sa grâce. Et pour la recevoir, il faut consentir à se donner sans réserve, en pauvreté « Ne gardez pour vous rien de vous afin que vous reçoive tout entier Celui qui se donne à vous tout entier » (saint François). Long chemin intérieur de dépouillement.

    On peut se demander d’ailleurs, si, alors que nous admirons la ferveur et la folie amoureuse de François pour son Dieu, nous, religieux franciscains, n’avons pas éliminé de nos vies cet élan mystique et affectif, et la gratuité de temps et d’engagement que cela requiert ? L’efficacité, ou tout simplement l’activité, ont effacé de notre horizon vocationnel cette onéreuse gratuité de l’Amour mystique : « Faut pas planer ! » Ce poème m’invite à considérer que la Cordelle est peut-être un lieu pour réapprendre à s’ouvrir à cette expérience de gratuité et de folie amoureuse. A la suite de saint François, vivre l’Incarnation, n’est-ce pas reconnaître le Père à la Source de notre être et laisser son Amour envahir notre humanité concrète pour nous rendre vivant de son Amour, chacun de manière unique ? 

    J’aime distinguer dans la vie de François trois modes d’action :

    • Faire des œuvres pour Dieu : se battre pour Dieu dans les armées du Pape ; et puis voler les tissus pour réparer l’église de saint Damien... Ce sont des œuvres pour Dieu, pierres précieuses sur le chemin, mais est-ce bien cela que Dieu demande ?          
    • Faire les œuvres de Dieu : réparer l’église, de pierres ; puis L’Église de chair, et pour cela veiller jalousement sur l’intuition de l’Ordre naissant. Mais, dans sa passion s’insinue le risque d’oublier que l’Ordre est de Dieu, et à Dieu.
    • Devenir l’œuvre de Dieu : à travers tout le chemin et les œuvres posées, un autre agissait : Dieu, qui façonnait en François « l’homme nouveau », « l’autre Christ », le véritable François d’Assise, frère mineur et universel… La pauvreté tant aimée tisse d’une même fibre désappropriation radicale et joie parfaite ! N’opposons pas ces trois étapes, qui s’entrecroisent sans cesse dans nos vies. Mais accrochons-nous à la finalité qui transcende et anime tout le reste : devenir la créature et le fils – fille – unique que nous sommes, à la ressemblance de Jésus Christ. Entrer dans la liberté de laisser Dieu être Dieu en nous, selon l’unicité de notre personnalité, pour faire jaillir le cantique qu’il lui plaît. « Avec toi transformé en vraie charité, en suprême vérité d’amour transformé. »

    Je n’avais pas cela en tête en arrivant ici, mais ce poème me provoque. Ayant renoncé à la beauté d’une grande communion humaine, simple et vivifiante, si je pouvais ne pas passer à côté de la plénitude d’Amour qu’est la relation à Dieu. Alors même que je me demande si souvent : « Saurais-je jamais aimer ? » L’évidence me frappe parfois au cœur de la prière : « Je ne t’aime pas Seigneur ; et je n’ai pas l’impression d’être ici pour toi, pour te chercher, te rencontrer, t’aimer... Je ne cherche que moi-même ! Avec pourtant la certitude que tu es ma Source ! ? » Mais qu’il est dur pour l’homme, de couler de Source...

    Ce poème fait spontanément écho en moi au François de l’Alverne. Il s’ouvre sur, « Amour ! Amour, Jésus, je suis arrivé au port », et finit par « Amour, amour, par toi je suis ravi ». Cela, deux ans avant sa mort ; mais tout est joué ! Nous sommes là

     au centre du mystère. L’élévation sacrée de « l’Amour – Amour » provoque en moi, comme en chacun, le désir et la crainte (tremendum et facinosum). « Amour ! Amour, m’attire ta beauté ». « Amour ! Amour ! Je sens cette blessure ». Cette fulgurance m’interroge sur ce que je suis venu chercher ici ? J’ai demandé l’ermitage en y espérant une certaine forme de radicalité, de vie franciscaine plus cohérente, et on s’y emploie : Le jardin et la permaculture, c’est tendance ! L’accompagnement spirituel et la méditation, notre monde en a soif et y vient. Le témoignage fraternel de « gens simples qui se mettent à la disposition de tout le monde » (Testa ment de saint François), notre Église qui se cléricalise en a un urgent besoin. Relancer un projet commun, j’en ai le talent et l’énergie. Mais « Amour ! Amour, tu es si profond ! » Et moi, si ailleurs ? !

    Toujours ailleurs ! Tellement dans ma tête ! Alors que l’Amour est au cœur ! Alors que la vie est là, dans le présent qui est cadeau ; don infini où se dit et se donne l’Amour – Amour de Jésus. C’est cette tension entre ce que Dieu offre gratuitement, et suffisamment à chaque jour, et la prétention à être la Source de ma vie que l’ermitage vient pointer et corriger : le retrait pour ne plus pouvoir battre en retraite et se laisser gagner par la pauvreté ! « Amour – Amour, mon cœur se brise » « Amour – Amour ! bien crois-je mourir. Amour – Amour ! Tant tu m’as pris ! Amour – Amour ! Fais-moi passer en Toi. »

    Car sur le voie franciscaine, « l’Amour – Amour si enflammé », si mystique passe par la porte étroite de l’Incarnation, du temps donné dans la régularité de l’office et de la gratuité de l’oraison, de l’humble travail manuel, de l’apprentissage de co­création au jardin, de l’attention maternelle aux frères et au service mutuel, du rythme de vie plus lent et centré, du recul médiatique pour s’ouvrir autrement, de la souplesse qui sait préserver le silence tout en restant disponible aux personnes, et transformer la solitude en communion. « Amour – Amour, tu me fais tant ! » par tant de petites choses que tu m’apprends à recevoir, pour rendre grâce au Père.

    21 mars 2018

    Frère Eric Moisdon, ofm

    source Revue MESSAGE

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